Parce qu’elles atteignent directement le cerveau limbique — centre des émotions et de la mémoire — sans passer par l’intellect, les odeurs sont un précieux outil pour adoucir les maux de l’âme, toucher l’inconscient, nous soutenir dans nos deuils, nos changements de cap, déployer notre confiance… Par Isabelle Blandiaux.

Une vie, une bibliothèque olfactive

Un vent chargé d’un parfum de lavande et de terre sèche dans un champ de Provence, une brise marine méditerranéenne avec des notes de pin parasol, un temple asia­tique saturé d’effluves d’encens et d’humi­dité, un autre entouré de frangipaniers qui exhalent leurs accords raffinés, le sillage enivrant d’un jasmin au bord d’un chemin à la tombée du jour, juste après la pluie, l’odeur du pain grillé au petit­-déjeuner, le moment où la tarte au citron sort du four, la cire du parquet du studio de danse où l’on usait ses chaussons... Chacun de nous se compose une bibliothèque olfactive parfois impressionnante au cours de son existence. Et ce, dès le cinquième mois de vie intra-utérine, via le goût.

Dans beau­coup de cas, on aime ou on n’aime pas une odeur sans savoir pourquoi. Elle n’est pas nécessairement reliée à un souvenir conscient mais à un souvenir de la toute petite enfance, voire de la vie fœtale. Encouragée par la puissance et la rapi­dité avec lesquelles les fragrances nous pénètrent au plus profond via le cerveau reptilien, qui gère les émotions et les souvenirs sans passer par la raison, Olga Alexandre a mis au point une méthode d’olfactothérapie qu’elle a fait breveter et qu’elle souhaite enseigner bientôt aux pro­fessionnels de la santé. Depuis toujours passionnée par la psychologie et l’olfac­tion, cette Bruxelloise originaire de Bié­lorussie a décroché un diplôme en neuro­psychiatrie et en biochimie fine, a ouvert une boutique dédiée au parfum de niche à Ixelles, a enseigné à l’École supérieure du parfum à Paris et dirige un laboratoire de recherche en toxicologie et innocuité de la cosmétologie (Kansole Lux).

‘C’EST DE L’ORFÈVRERIE’

En ce soir pluvieux, Pierre arrive au cabi­net d’Olga, à côté de sa boutique. Depuis six mois, il suit une olfactothérapie en pro­fondeur avec elle, pour tenter de « se réu­nifier » après de longues années d’union toxique avec une femme bipolaire. « Le but premier de l’odorat, c’est de nous prévenir du danger et de nous amener vers une personne qui va nous enrichir, commente la thérapeute. La dernière fois, nous avons travaillé sur les sensations d’ancrage, de racines (recréer un endroit où reprendre des forces), mais aussi de vide, parce que Pierre doit se libérer de certains senti­ments liés à son histoire pour pouvoir avancer. J’ai constitué une collection de 1 200 odeurs ou stimuli. Je puise dans ces fragrances non commercialisées et Pierre a choisi celle qu’il associait personnellement à ce thème du vide: un parfum très métallique, froid, un peu hostile, légère­ment camphré. Il a senti ce stimulus (dans un petit flacon) matin et soir durant cinq minutes pour voir ce que cette senteur faisait naître en lui entre deux séances. »

“Le but premier de l’odorat, c’est de nous prévenir du danger” Olga Alexandre, olfactotherapeute

« Depuis la dernière fois, explique Pierre, ma perception a évolué. Je ne ressens plus cette odeur comme du vide pour du vide, mais comme une porte d’entrée qui va me donner accès à d’autres choses. Quand j’utilise les stimuli à la maison, quelque chose se met en route et je vois où cela me mène, vers quelles prises de conscience. Les déclics peuvent survenir à tout moment de la journée. C’est de l’orfèvrerie. J’essaie de ne pas avoir de barrière pour pouvoir évoluer. »

Le thème du jour choisi par Olga est le silence, qui est évoqué par l’un et l’autre par le biais de nombreuses fragrances et par le langage. Le silence n’est pas vide, selon Pierre. Il comporte même de la joie. « Des retrouvailles avec son être, verbalise Olga. Je lui propose des stimuli boisés et lumineux, parce qu’une absence de son ne veut pas dire une absence de matière, de texture. Le silence, cela peut être se promener dans les bois en écoutant les bruits de la nature. »

Au détour de leurs recherches pour trouver la métaphore olfactive du silence pour Pierre, une émotion forte remonte à la surface. Irrépressible. Les larmes aux yeux, il explique: « Ce parfum me ramène dans une église froide, avec une odeur minérale de pierres sèches. Il réveille le souvenir de l’ultime manipulation de ma femme à mon égard. Nous venions de nous séparer et, de commun accord, je me suis rendu seul à la communion de l’enfant d’amis proches. Mes hôtes m’ont ignoré pendant toute la fête. C’était horrible. Je ne les ai jamais revus. De toute évidence, c’était ma femme qui était attendue. Elle devait le sa- voir mais ne m’a rien dit… Maintenant que j’ai raconté cette histoire, j’ai l’impression de l’avoir dépassée. D’ailleurs, ce stimulus ne me procure plus aucune émotion, à présent…»

Et le tandem de continuer à sentir et à échanger pour trouver la note juste qui va faire résonner le silence chez Pierre. Olga précise: « Avec lui, le travail avance bien parce qu’il ne cherche pas à comprendre, il ne reste pas dans une approche cartésienne. En olfactothérapie, tout se passe à un niveau non conscient et cela perturbe certaines personnes, chez qui la technique peut ne pas fonctionner. Il y a parfois des souvenirs très anciens qui ressurgissent pour la première fois. C’est puissant. »

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