Délestée de son ancien nom de scène, Héloïse Letissier poursuit sa mue, au plus près de son identité mouvante. La chanteuse, qui s’incarne désormais dans le corps athlétique de Chris, nous fait danser sur un 2e album groovy et punchy, moite et sexuel. PAR ISABELLE BLANDIAUX. 

Jeu de genres

Peau nue luisante, muscles galbés et cheveux courts volontiers mouillés: dans les clips qui montrent les contours de sa nouvelle apparence, Chris (anciennement Christine and the Queens) dévoile une féminité virile, une puissance androgyne, un érotisme queer qui s’appuie sur une confiance nouvelle, glanée lors de la tournée qui a suivi le succès mondial de son premier disque, Chaleur humaine (2014).

«Ce qui m’intéresse, c’est l’indétermination, ce sont les zones de trouble. J’ai voulu assumer mon corps de femme en travaillant des codes très masculins. J’avais envie d’être encore plus humaine, précise, décontractée et simple. De tomber la veste et venir près de l’auditeur parler de choses très personnelles. Il ne s’agit pas de la construction d’un personnage, mais d’une mise à nu», explique- t-elle quand on lui fait remarquer que désormais, elle ne pourra plus retirer son costume de scène pour redevenir Héloïse, tant elle incarne pleinement Chris. «Depuis le début, Chris et Christine me permettent d’être moi-même, m’ouvrent un espace de sincérité que je n’avais pas avant dans ma vie. C’est aussi une stratégie de grande timide. Mais plus j’avance et moins je me cache. Cela m’a libérée dans mes désirs, ma façon de m’accepter, de me regarder.» Rencontre avec une «machine de guerre aux yeux mouillés», une force fragile à l’intelligence et à la démarche souples. Prête à reconquérir la planète, avec un nom et un titre d’album qui claquent en chœur comme un cri: CHRIS.

Chris tel qu’il nous apparaît aujourd’hui, tout en muscles, est-il le résultat d’un travail physique intense?

Chris est aussi la conséquence de ce qui s’est passé dans mon corps. Je dansais déjà beaucoup avant et la tournée de Chaleur humaine a été longue. Mais devenir réellement performeuse a impliqué un changement de vie, m’a fait devenir une sorte d’athlète. Tu te précises, tu t’affines, tu deviens plus solide. Je me suis découverte plus forte que ce que je pensais, même physiquement. C’est également érotique d’arriver, de monter sur scène, d’être regardée; cela te transforme émotionnellement. J’ai plus confiance en moi. Je suis plus libre dans mes désirs et dans ce que je représente parce que moi-même je suis plus incarnée. Il y a beaucoup de champs lexicaux liés au toucher dans l’album. J’ai eu une jeunesse dans les livres, dans la tête, dans les rêves. Or, ce n’est pas pour rien qu’on dit «bête de scène» ou «bête de sexe». Il y a une animalité, un instinct beaucoup plus présents dans ce 2e album.

On est en 2018, mais une femme qui affirme son désir sexuel, comme dans Damn, dis-moi ou Follarse, cela reste très mal accepté…

Oui, c’est fou. Quand tu es une femme qui désire, qui veut, qui a faim, qui a envie de sexe, tu es toujours un peu suspecte, sale, malpolie. J’ai voulu parler de mes faims qui ne m’empêchent pas d’être une auteure ou une intellectuelle. J’ai envie que tout cela soit possible. On refuse souvent la complexité ou le changement d’avis aux femmes. Je me rends compte que cette affirmation de mon désir est parfois vécue comme de la violence, lors de certaines interviews, alors que je ne cherche qu’à affirmer ma liberté sans empiéter sur celle des autres. Il y a des zones de frottements. Les mouvements de libération de la parole comme #metoo ne sont que le début d’une grande conversation où il faut ramener la femme comme personne désirante et pas seulement désirée.

« Un corps abîmé, imparfait, c’est également une façon militante de dire que l’humanité est dans le défaut. »

À plusieurs reprises sur l’album, il est question de combat, de boxe, de blessures sur le corps. Et cela a l’air important pour toi de les montrer, ces blessures, comme des témoins…

C’est vrai. Une blessure, c’est ça: une trace, un témoignage. Il y a plusieurs façons d’être fort. Cela peut être en montrant qu’on a été blessé. Christine cachait ses blessures, Chris les montre. Ce que je suis, c’est aussi cette cicatrice à cet endroit-là. Cette fragilité-là. C’est assez queer: ce qui ne tue pas rend plus fort, plus sincère. Une chanson comme La Marcheuse parle de ça, même d’aller au-devant de la violence pour ne plus la subir. Cela peut être un mécanisme de survie, qui me relie à des esthétiques queer. Parce que les personnes queer ont parfois souffert, se sont mises à accepter des choses dont elles avaient honte. Montrer ses cicatrices fait écho à quelque chose de très personnel et esthétiquement, un corps abîmé, imparfait, c’est également une façon militante de dire que l’humanité est dans le défaut.

Sur le très beau morceau L’Étranger, tu évoques les naufrages, comme les réfugiés en ont beaucoup vécu. C’était important pour toi, de parler aussi du monde qui t’entoure?

Tout à fait. C’est une chanson que je n’aurais peut-être pas écrite il y a quatre ans, parce que je n’étais pas encore prête. Quand tu t’engages, il y a un décentrement, tes combats personnels vont finir par rencontrer ceux d’autres gens. J’ai beaucoup réfléchi à la figure de l’outsider, parce que c’est ce que j’ai pu être. Mais là, réfléchir à la figure de l’étranger, on va le faire de plus en plus. C’est comme avoir une tourmente intérieure avec une télé allumée et pour la première fois, on décide d’être ailleurs qu’en soi. C’est peut-être le début d’autre chose pour moi en tant qu’artiste. Comme Daniel Balavoine qui utilisait la variété comme un espace militant. Cela me parle de plus en plus.