Auteur, écrivain, acteur, chanteur, Marc Lavoine revient à nous avec un album mélancolique infusé de poésie, né lorsqu’il marchait dans les rues de Paris. À 56 ans, il y déploie sa mémoire émouvante, revisite son passé pour mieux avancer. Par Isabelle Blandiaux.

Marc Lavoine est un conteur d’histoires hors pair. Il l’a montré dans son roman inspiré par son père et son enfance, L’homme qui ment (éd. Fayard), best-seller en 2016. C’est manifeste également en interview, lorsque, de digressions en plongées dans ses souvenirs, il restitue avec une précision métronomique des scènes de son enfance. Son propos explore les profondeurs de l’âme, fait rimer intimité, sagesse et vérité. Peu de risques que cet homme-là se perde en chemin, il est connecté à son essentiel. Même s’il se démultiplie entre théâtre, cinéma, littérature (il est en train d’écrire son second roman, inspiré par sa mère, cette fois), conte musical (Les Souliers rouges, qu’il a écrit, verra le jour sur scène en 2020). Après six ans d’absence en tant que chanteur solo, il effectue un retour pudique et émouvant, accompagné de son fidèle compositeur de la première heure, Fabrice Aboulker.

Je reviens à toi, le morceau-titre, raconte sa peur que tout s’arrête. «Après tout ce temps sans monter sur scène, je ne savais pas si le public serait toujours là. C’est formidable, l’adrénaline. Il faut s’arracher la peau, la mettre sur la table et y aller. Il me reste encore quelques petites années à être bien dans mon corps, bien sur scène. Et plus je chante, mieux je me sens.»

Quel a été le déclic pour l’écriture de ce disque?

Je suis allé pendant deux ans chez un psy. Je ne sais pas pourquoi, mais j’avais besoin de le voir. Il va mieux (rires). J’avais peur de me retrouver derrière une vitre. À force de s’autocentrer, de se pardonner tout ce qu’on fait, en tout cas de se disculper, on finit par regarder la vie derrière une vitre. L’analyse m’enfonçait dans des sables mouvants. Alors que je crois qu’il faut mettre les choses en perspective. Et synthétiser. Relever la tête. J’allais chez le psy en voiture ou en taxi ou en transports en commun et je rentrais à pied. Comme si j’étais plus léger en sortant qu’en arrivant. Et quand je sortais du théâtre (où il jouait Le Poisson belge, NDLR) aussi, je rentrais à pied. C’est fou comme la marche, le mouvement vous font écrire. Quand on s’assoit, on réfléchit, mais quand on marche, on pense. Et ce n’est pas la même chose. La conversation en marchant est haletante, elle n’a pas le temps de réfléchir, elle pense à la chose immédiate et puis au passé. Dès que je m’arrêtais, je me mettais à écrire: Seul définitivement, Station Othoniel, Je panique en douceur, Un chagrin n’arrive jamais seul, Le temps perdu.

Sur cet album, il est beaucoup question du souvenir, du temps qui passe. Est-ce que la mélancolie grandit avec les années?

Oui, comme le cœur. Je suis content que vous abordiez ce disque de façon lunaire. Vous avez raison, c’est comme ça qu’il est fait. Il est un peu partout dans le temps. Même si je parle du temps perdu, des pertes, il est à la fois mon enfance et moi aujourd’hui. La mémoire est très importante à mes yeux. J’ai peur de la perdre en développant la maladie d’Alzheimer. Ne plus reconnaître les lieux qu’on a aimés, ne plus savoir à quoi ce parfum nous fait penser, ce que cette musique ou ce visage évoque en nous. Quand je regarde mon fils de 32 ans, qui a malheureusement perdu sa mère l’an dernier (le mannequin Denise Pascale, NDLR), je revois toutes les années passées avec lui et sa mère. Je ne me souviens que des bons moments. Ce n’est pas de la tristesse, c’est du chagrin. Et je le préfère, je le trouve plus franc, plus audacieux, plus solide, plus courageux, plus spirituel. J’entends la tristesse se plaindre, le chagrin non. Je l’entends pleurer, se lever, repartir et avoir envie de la joie. Ma mère ne se plaignait pas, elle avait du chagrin. J’écris beaucoup pour ma mère, en fait.

L’amour est également très présent sur ce disque. Quand on a la mémoire chargée du passé, on peut toujours aimer à nouveau?

L’un des plus beaux mots que je connaisse, c’est «recommencer». Bien sûr, j’ai fait des erreurs, mais je veux que tu me pardonnes, je veux y arriver. Je pense qu’on peut aimer les personnes qu’on a aimées toute notre vie. L’amour change de place, mais il reste là. On ne peut pas rester toujours à la même place. Il est déterminé, parfois chagriné, brisé, fort, désir, câlin, gentil, passion, jaloux… L’amour est tellement de choses. C’est une boule à facettes infinie. Et chacun des sentiments qui est traversé par le mot «amour» se renouvelle sans cesse. Aimer, c’est douter de tout. Est-ce que je ne suis pas trop loin, trop lourd, trop léger, trop sombre? Peut-être que douter de tout, c’est se trouver soi-même. Avoir le courage d’être soi.

Le temps perdu, votre duo avec Roman, votre fils, est-il une façon de lui apprendre des choses, par rapport à votre récente séparation?

J’ai voulu chercher la voix de mon enfance parce que les enfants savent déjà tout. Je sentais bien que mes parents, cela n’allait pas quand j’étais petit. Mon frère aussi le sentait. Il y avait eu la guerre d’Algérie, mon père était triste, il ne parlait plus. Aimer quelqu’un, c’est lui apprendre à marcher seul. Je voulais que Roman fasse la voix de mon enfance, qu’on soit connectés, qu’on soit la même personne. Je suis mon fils, je peux donner ma vie pour lui, mourir pour lui. J’ai compris que la mort est acceptable parce qu’on peut sauver la vie de ses enfants et qu’on vit pour eux. Mais il faut être joyeux pour vivre pour eux, être capable de le faire. J’aime le chagrin, mais je refuse le malheur, je ne veux pas être malheureux. Chanter avec lui, c’est chanter ensemble pour l’éternité.

ALBUM JE REVIENS À TOI (BARCLAY/UNIVERSAL). EN CONCERT LE 13/11 À FOREST NATIONAL À BRUXELLES.

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