Victor Polster est la révélation fabuleuse de Girl, le film qui représentera la Belgique aux Oscars, où il incarne une ballerine transgenre. Conversation avec un jeune acteur sur les enjeux du genre. Par Juliette Goudot.

Corps prodige

Lorsqu’on le rencontre pour la promo bruxelloise de Girl, premier film du cinéaste flamand Lukas Dhont et film phénomène déjà multiprimé en festival (dont la prestigieuse Caméra d’or au dernier Festival de Cannes), c’est un jeune homme gracile qui surgit dans un pull moulant noir sur lequel ressort un collier doré, un sourire immense et des yeux bleus pudiques, prêt à faire sa rentrée à l’École royale de ballet d’Anvers, comme ses camarades. Sauf que Victor Polster n’est pas un jeune homme comme les autres. À 16 ans, dont sept passés à apprendre la danse classique (il a commencé «sérieusement» les cours à l’âge de 9 ans), il vient de remporter le prix d’interprétation au dernier Festival de Cannes (catégorie Un certain regard) pour le rôle incandescent de Lara, adolescente transgenre (née garçon) qui veut devenir danseuse étoile. Tandis que son corps lui résiste, Lara est soutenue par son père, ses professeurs et ses médecins-psychiatres dans sa «transition» hormonale vers un corps de fille. Son destin est au carrefour des questionnements actuels sur les enjeux du genre, qui peut être vu comme une construction culturelle et sociale mouvante et que le cinéma se plaît à réinventer. «Si mon film permet de penser autrement la masculinité et la féminité, ce serait bien», confiait Lukas Dhont à Cannes, citant Xavier Dolan et les frères Dardenne parmi ses modèles. Récemment, le film chilien Une femme fantastique obtenait l’Oscar du meilleur film étranger avec l’actrice transgenre Daniela Vega dans le rôle phare, Cate Blanchett jouait Bob Dylan dans le biopic I’m not there et Jared Leto impressionnait en femme transgenre dans Dallas Buyers Club. Les frontières bougent.

Tragédie moderne mais aussi récit d’émancipation dansé, film corporel étonnamment pudique malgré la crudité nue de certaines scènes (âmes sensibles, vous êtes prévenues), Girl s’inspire du parcours réel d’Aaron Monsecour, espoir du Ballet royal d’Anvers devenue Nora à l’âge de 15 ans. «Nora a été mon seul modèle», confie d’ailleurs Victor, repéré dans son école lors d’auditions pour un rôle secondaire par le chorégraphe flamand en vogue Sidi Larbi Cherkaoui (qui signe les chorégraphies du film). Né à Bruxelles de parents radiologues travaillés par l’art et la création (son père est photographe, sa mère étudie l’histoire de l’art et l’emmène souvent voir des expos avec son frère), Victor se révèle impressionnant de grâce et de maturité en interview, citant avec aisance les peintres florentins, Caravaggio, Miró ou Chagall, avec un goût affirmé «pour tout ce qui sort du traditionnel». Dans quelques jours, il reprendra les cours généraux le matin et la danse classique l’après-midi. Plus tard, il se tournera sûrement vers la danse contemporaine, «moins traditionnelle» (encore) que le classique et où il pourra «mélanger plusieurs arts». Le cinéma, en tout cas, lui tend déjà les bras.

Pour vous, Lara est-elle une héroïne tragique?

Je pense. Car tant qu’elle n’aura pas le corps d’une femme, elle ne pourra pas se sentir femme et c’est vraiment une torture pour elle, car sa transition n’avance pas assez vite. C’est pour ça qu’elle se pousse à bout. Un adolescent pense d’ailleurs souvent que les choses ne vont pas assez vite. Lara est aussi une héroïne car pour moi, elle a une force incroyable. À l’image de Nora qui a inspiré le film et que j’ai rencontrée. Elle a aujourd’hui 23 ans, elle danse en Allemagne dans une compagnie, et c’était elle que je voulais impressionner le plus. J’avais envie qu’elle croie en Lara et en le rôle, que ça soit réaliste pour elle.

Tu as reçu le prix d’interprétation à Cannes sans qualification de genre, masculin ou féminin. Aurais-tu pu assumer l’un ou l’autre?

Oui, tout à fait. J’ai été très impressionné par ce prix, ça veut dire que le film a fonctionné, c’est vraiment le sujet du film et ça a rendu le prix encore plus incroyable que ce qu’il est déjà.

Comment tu t’es préparé physiquement et moralement à jouer Lara?

J’ai d’abord travaillé le corps, ça fonctionne mieux pour moi de travailler d’abord le corps et ensuite l’esprit. Le plus dur était de ne pas danser comme une femme de manière humo- ristique. De parvenir à faire des pointes sans être ridicule. Ensuite, une logopède m’a aidé à féminiser ma voix, et puis il y a eu les essais  des extensions, le maquillage et les séances d’habillage. À force de se voir comme une fille, mentalement ça change, on commence à agir en tant que fille. J’avais ce tic de mettre mes cheveux derrière mon oreille, je l’ai toujours! Tout ça m’a préparé pour le tournage, pour être crédible.

Le film est au cœur des questionnements actuels de la société sur les genres. Penses- tu qu’on a besoin de réinventer le masculin et le féminin en 2018?

C’est de plus en plus libre, les gens sont de plus en plus ouverts et fluides sur le genre, c’est très positif. Mais à partir d’un certain âge, il faut peut-être choisir, car c’est très compliqué d’être «entre» le masculin et le féminin. En tant que transgenre, on sait qu’on est féminin dans un corps masculin. Si on ne sait pas qui on est, c’est difficile. Ça dépend du milieu d’où l’on vient, d’où on est né. Le monde artistique est plus ouvert, les gens osent se montrer tels qu’ils sont.

• GIRL, DE LUKAS DHONT, EN SALLES LE 17/10.

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