Initiatrice du livre Noire n’est pas mon métier, l’actrice française Aïssa Maïga révèle les stéréotypes sexistes et racistes qui perdurent sur les actrices noires. Elle appelle à réfléchir aux racines d’une stigmatisation persistante des actrices noires dans le cinéma français. Par Juliette Goudot.

Quel est le point de départ personnel de ce livre que vous portez?

En faisant du rangement, je suis retombée sur un texte que j’avais écrit il y a vingt ans et qui était toujours actuel. Certes, mon cheminement personnel avançait, car j’avais la chance d’échapper aux rôles stéréotypés par effet de ricochet de film en film. Mais je vivais très mal cette position privilégiée en regard de ce que je voyais autour de moi. C’est-à-dire des actrices et des acteurs très doués mais qui, du fait qu’ils n’étaient pas blancs, tombaient comme sur un champ de bataille. Au-delà de cette lame de fond intime et personnelle, partagée parfois avec des consœurs comme Mata Gabin ou Nadège Beausson-Diagne, il y a la conjonction de plusieurs phénomènes qui ont convergé pendant longtemps sans se tutoyer.

Et puis au bout d’un moment, c’est devenu une évidence. Je parle du mouvement des femmes depuis l’élection de Trump, de la réapparition de l’afro-féminisme, déjà incarné par Angela Davis dans les années 70, mais notre génération a eu un gros déficit d’héritage féministe, notamment en termes d’image. On a bénéficié des acquis, mais on n’avait plus les mots. Le déclic a été le documentaire d’Amandine Gay, Ouvrir la voix. Elle m’en avait envoyé un teaser qui débutait par cette question: «Aïssa Maïga?» et qui montrait que la seule actrice noire française dont on pouvait citer le nom, c’était moi. C’était édifiant, ça m’a remise en colère.

La colère a été un moteur?

Oui. J’ai essayé de m’accommoder, mais elle ne s’est jamais complètement éteinte, alors j’ai essayé d’en faire quelque chose. L’artiste est là pour transformer ses peines et ses joies, ses colères ou ce dont il est témoin. J’ai toujours essayé de transformer par la prise de parole. Mais souvent, au moment de la promotion des films, je me sentais reléguée au fait d’être noire. Je me suis dit au bout d’un moment que je ne devais plus en parler. Qu’apparaître dans des films dans des rôles non stéréotypés devenait une preuve en soi.

Mais ça ne suffit pas. Or, j’ai été élevée en France et ces conceptions qui relevaient de l’Apartheid sud-africain, de la ségrégation nord-américaine ou des anciennes colonies françaises me semblaient en anachronisme avec notre époque qui énonce des valeurs ré- publicaines d’égalité à l’école. Je me suis mise en ordre de marche. C’est aussi simple que ça.

Porte-parole politique et actrice, ça vous convient?

Oui, car j’ai besoin que les choses avancent collectivement. Être la seule à avoir le privilège de tourner ne fonctionne pas pour moi. C’est un conflit intérieur que je vis depuis très longtemps. Par la suite, j’ai développé une vraie gourmandise intellectuelle pour ces questions historiques, politiques, éthiques, je me sens concernée en tant que citoyenne afin d’interpréter au mieux mes personnages. L’inclusion ne peut plus attendre.

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