La chanteuse et actrice assume l’héritage monumental du grand Serge sur un album impudique, moderne, émouvant, esthétique. Rest évoque la mort sans détour. Le manque, le temps qui passe, l’inconfort et l’amour aussi. Par Isabelle Blandiaux.

«Mon embarras, c’est moi / J’ai les tempes aux abois», chante Charlotte Gainsbourg sur I’m a Lie (Je suis un mensonge), morceau de son nouvel album, Rest. Cheveux courts, large sourire et regard pétillant sur silhouette longiligne, l’artiste qui nous tend une poignée de main franche et directe puis nous offre du thé ne dégage plus aucune timidité.

Sur son nouveau disque, l’électro moderne domine, mais les arrangements façon musiques de films des années 70 (Le Mépris…) ou films d’horreur cultes (Les Dents de la mer, The Shining…) et l’inspiration disco vintage de Giorgio Moroder apportent du relief et de l’ampleur. L’ombre de Serge plane sur certains titres. Charlotte a d’ailleurs repris sa façon fragile de chanter, comme il y a trente ans à ses côtés.

Cela faisait longtemps que vous aviez envie d’écrire des chansons en français?

Je voulais fuir les comparaisons avec mon père, cela me terrifiait. Je savais que j’allais être déçue. À l’arrivée, j’assume les maladresses, les mots mal choisis, les phrases pas très rythmées, le chant fragile. J’ai même réalisé mes clips, des photos pour le livret, des dessins. Je suis contente de m’en foutre de ne pas être à la hauteur. Par rapport aux textes, je partais de beaucoup de frustration. Mes premiers albums étaient personnels dans les thèmes abordés, mais je n’arrivais pas à écrire comme je l’aurais voulu. Il m’a fallu beaucoup de temps (cinq ans, NDLR).

« j’ai eu envie de m’exprimer beaucoup plus violemment, de manière plus maladroite, brutale et chaotique »

En écoutant ce disque, on a le sentiment qu’il est l’aboutissement de tout un chemin de vie, de votre enfance aux épreuves plus récentes.

Oui, un chemin marqué par les disparitions, les absences, les manques et après, la vie. Parce que, bien sûr, cet album parle de ma sœur (Kate Barry, qui s’est suicidée fin 2013, NDLR) et de deuil, mais il parle aussi de mon désir de vivre par l’énergie de la musique. SebastiAn m’a aidée à traduire autre chose que la peine. Musicalement, il a apporté une distance et une pudeur aux textes si impudiques, il les a mis en scène, il a créé un écrin sonore. C’était important qu’il y ait une vraie contradiction. Comme sur le morceau Oxalis, disco et délirant, qui est en fait une balade dans un cimetière. Les gens m’imaginent comme quelqu’un de fragile, réservé. C’est vrai que c’est dans ma nature, mais j’ai eu envie de m’exprimer beaucoup plus violemment, de manière plus maladroite, brutale et chaotique. J’avais besoin de dire que j’étais en vie. Cet album a pris corps à New York.

Vous avez eu besoin de distance pour vous rapprocher de vos racines?

Quand j’ai perdu ma sœur, la musique n’a pas vraiment existé, c’était tellement trau- matisant et choquant. Je suis partie à New York pour sauver ma peau, celle des mes enfants et d’Yvan (Attal, son mari, NDLR), parce que je n’arrivais plus à vivre à Paris, j’étais en grande dépression. J’y ai démarré une nouvelle existence, sans repères. Ce n’était pas pour oublier le deuil, mais pour pouvoir le traverser autrement. Là-bas, j’assumais le fait d’écrire en français. J’acceptais aussi d’exprimer ma douleur sans pudeur. J’étais obsédée par ma sœur, par le manque. Mon enfance remontait à la surface, parce que cela mettait en abîme des moments que j’avais vécus avec elle. Les refrains sont venus en anglais parce que je pouvais mieux jouer avec les mots.

Est-ce que ce disque vous a aidée dans votre deuil?

Je l’ai fait pour moi, égoïstement, mais ce n’était pas thérapeutique. En tout cas, je n’ai pas cherché à aller mieux en disant des trucs, mais cela a peut-être été le cas. J’ai encore besoin de parler de Kate tout le temps. Contrairement à mon père, parce que pendant vingt-six ans, je n’ai pas pu ni voulu parler de lui. Tout le monde parlait de sa mort. Tout le monde disait: «Il me manque», alors que c’était à moi qu’il manquait. J’avais un côté enfant gâté. Je me disais: «Il ne vous appartient pas.» Ma sœur fait moins partie du patrimoine français. Je redécouvre la photographie par ses yeux. C’était son métier, sa passion, son art. Avant, tout passait par mon père, maintenant, tout passe par elle et mon père.

« Je n’aime pas du tout qui je suis. Mais cela m’amuse de ne pas m’aimer. »

Dans votre voix sur cet album, on retrouve la Charlotte ado de Lemon Incest et de Charlotte for Ever.

C’était d’abord une volonté de SebastiAn. Cela m’a surprise, puis cela s’est imposé à moi. Grâce à Beck, je me suis un peu construit une armure parce qu’il faisait des voix doublées, c’était beaucoup plus lisse. J’avais l’impression d’être une chanteuse. Là, je suis revenue à l’idée qu’en fait, je ne suis pas une chanteuse.

Sur I’m a Lie, vous parlez de votre embarras avec vous-même. Mais c’était plutôt un trait de caractère de votre adolescence, non?

Oui, je le gère mieux, mais je me déteste. Je déteste le fait que je ressemble plus à mon père qu’à ma mère en vieillissant. Je n’aime pas du tout qui je suis. Mais cela m’amuse de ne pas m’aimer. La contradiction me plaît. J’ai aussi un peu d’humour par rapport à ma petite voix, au fait de dire que je suis amateur alors que j’ai fait beaucoup de films. Je suis confortable avec cet inconfort.

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