Souvent confiné aux arrière-salles, ce jeu de hasard et de stratégie souffre d’une réputation sulfureuse. Pourtant, les dispositions d’esprit que le poker exige sont un fascinant exemple à suivre pour jalonner sa vie de succès.

Plus proche des échecs que de la roulette, le poker nécessite peut-être une dose de chance, mais il exige surtout une redoutable perspicacité mathématique et psychologique. Certains le considèrent comme un sport cérébral, tant la capacité de concentration est sollicitée. La journaliste et docteure en psychologie russo-américaine Maria Konnikova s’est penchée sur l’univers du poker. Elle a voulu enquêter sur le rôle de la chance dans nos vies et la part que nous sommes en mesure de contrôler. Des cours intensifs de poker pourraient-ils lui apprendre à mieux estimer ses chances et, du coup, à prendre de meilleures décisions ? Voici les astuces qu’elle a tirées de ses rencontres avec les pros.

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LE LANGAGE DU CORPS

Une des premières leçons de poker qu’apprend Konnikova, c’est : « Play the man, not the cards » (« Joue avec l’homme, pas avec les cartes »). Celui qui gagne est celui qui décode le mieux ses adversaires et maîtrise l’art du bluff. Avoir de bonnes cartes n’est pas si déterminant, c’est même prouvé scientifiquement. Les recherches de l’économiste Ingo Fiedler démontrent par exemple que la personne avec les meilleures cartes ne gagne que dans 12 % des cas. Devenir excellent au poker, c’est comme assimiler une nouvelle langue : il faut apprendre à décoder le langage corporel de ses adversaires.

« Des mouvements de mains fluides sont un signe de confiance en soi. »

Comme ce qu’a démontré le professeur Michael Slepian (Columbia University) après avoir demandé à des étudiants de visionner de véritables parties de poker. Certains étudiants devaient observer uniquement le visage des joueurs, d’autres le reste du corps. Les premiers pouvaient très difficilement estimer qui était effectivement en train de bluffer. En revanche, ceux qui se concentraient sur les mains pouvaient, même sans connaître le poker, estimer de façon bien plus précise si un joueur avait de bonnes ou de mauvaises cartes. Visiblement, des mouvements de mains fluides sont un signe de confiance en soi.

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L’ART DE PERDRE

Après quelques victoires, la situation se dégrade pour Konnikova, qui se met à perdre encore et encore. Une expérience qui, après-coup, s’avère une précieuse leçon. Sans ce processus déprimant d’échecs répétés, il n’y a pas de courbe d’apprentissage. Au poker comme dans plein d’autres domaines d’ailleurs. Konnikova a donc pu faire plusieurs constats au cours de ses échecs. Par exemple, les joueurs expérimentés conservent leur flegme, même si le feu consume leurs orteils, alors que les moins expérimentés prennent à la longue des décisions trop risquées et y laissent de grosses sommes, même si au début ils restent sagement en retrait et « se couchent » prudemment. Et ceux qui savent perdre avec grâce et « passer » à temps restent dans la partie bien plus longtemps.

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OSER L’ASSERTIVITÉ

Le poker est un jeu d’hommes : en moyenne, seuls 3 % des joueurs sont des femmes. Konnikova remarque d’ailleurs que ses concurrents masculins sont très dérangés par une femme au jeu agressif. Encore un reflet de la vraie vie, pense-t-elle. La professeure d’université Hannah Riley Bowles (Harvard Kennedy School) se penche régulièrement sur les capacités de négociation des femmes et des hommes. Elle a démontré que, lorsqu’elles osent négocier leur salaire, les femmes sont moins bien perçues que leurs homologues masculins. Une femme qui demande une augmentation est perçue comme agressive, alors que chez un homme, ce sera plutôt vu comme le signe d’un grand potentiel. Les femmes sentent instinctivement cette désapprobation et se comportent malheureusement en conséquence. Elles se présentent comme plus conciliantes et édulcorées qu’elles ne le sont en réalité. Il faudra beaucoup de volonté pour apprendre à défier gracieusement le « jugement » des hommes et s’affirmer. Car c’est indispensable pour qui veut gagner.

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SE FIER AUX CHIFFRES

La question sous-jacente qui taraude Konnikova a trait au rôle de la chance dans une partie de poker. Lors d’une petite expérience, elle avait découvert que même les participants les plus intelligents avaient tendance à surestimer leurs chances et, à cause de cela, à prendre des décisions toujours plus mauvaises. L’illusion d’avoir le contrôle leur faisait perdre le vrai contrôle, en quelque sorte. Là aussi, Konnikova établit des liens avec la vie quotidienne et notre relation très alambiquée avec les statistiques. La chance de trouver les 6 chiffres du Lotto belge est inférieure à 1 sur 8 millions, mais très nombreux sont ceux qui achètent malgré tout chaque semaine leur ticket, remplis d’espoir.

« On ne peut pas contrôler les événements autour de nous, mais on peut tenter de les utiliser à notre avantage. »

Au poker, il est au contraire capital d’évaluer ses chances de la façon la plus rationnelle possible, avec sang-froid. Savoir quelles cartes ont déjà été distribuées, quelles combinaisons peuvent encore êtes posées sur la table, voilà sur quoi se baser. Certes, on peut avoir de la chance, mais cela ne dure jamais. À long terme, la perspicacité et l’analyse mènent bien plus loin. Elle constate que les gagnants sont surtout des experts de l’observation. Ils savent reconnaître une opportunité. On ne peut pas contrôler les événements autour de nous, mais on peut tenter de les utiliser à notre avantage.

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TROUVER LES MOTS JUSTES

Étonnamment, les mots que l’on a en tête ou que l’on prononce tout haut déterminent nos comportements. La langue influence grandement nos chances de gagner, aussi bien au poker que dans la vie. En cas de stress, par exemple. Qu’avons-nous tendance à nous dire si nous perdons les pédales pendant une présentation ou un examen ? On s’imagine tout de suite le gouffre, « C’est fichu », « Ça ne marchera jamais »… Et, du coup, on fait chuter notre confiance en nous. Pendant une partie de poker, celui qui sent sa confiance baisser doit se reprendre très rapidement. Formuler, même intérieurement, un « Mais comment est-ce possible ? » ou « Je n’ai pas de chance aujourd’hui ! » favorise un état d’esprit bien trop émotionnel, bloquant la capacité à y voir clair, à se concentrer. Gardez donc la tête froide, à l’abri de tout tapage négatif. Dites-vous plutôt quelque chose comme : « Ça fait partie du jeu ».

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