Au pays de l’amour véritable, il n’est point question d’argent ! Mais dans la vraie vie, le prince et la princesse ont des traites à payer et des courses à faire. Y a-t-il une bonne manière de faire pour éviter de ternir le conte de fées moderne ? Par Carine Stevens, avec la collaboration de Marie Aubin.

Money, actually

Comment gérez-vous l’argent dans votre couple ? Quels sont vos accords financiers ? Vous disputez-vous parfois pour des questions de fric ? Lancez la question dans un groupe d’amis, vous aurez autant de réponses différentes que de couples présents. Certains choisissent de tout partager, d’autres cherchent un équilibre entre la partie commune et la partie séparée, d’autres encore aiment que les finances soient strictement cloisonnées. Patricia (55 ans) et Pierre (57 ans) font partie de la dernière catégorie. Patricia : « Quand nous nous sommes installés ensemble, il y a six ans, nous avons été très vite d’accord là-dessus. Comme moi, Pierre accorde beaucoup d’importance à son autonomie, y compris financière. Nous avons chacun notre compte en banque et nous avons réparti les frais communs. Par exemple, Pierre paie le gaz et l’électricité, et moi l’eau et Internet. Les autres dépenses, courses y compris, sont soigneusement divisées en deux. » Le couple surveille de très près que les choses se déroulent équitablement. « Quand nous allons au resto et que Pierre a envie d’un plat de poisson coûteux alors que je prends juste une salade, il paie la différence de sa poche, dit Patricia. Pareil si je fais les courses et que je décide de m’acheter une crème de nuit ou un mascara. Il n’est pas rare que nous passions du temps à la maison à éplucher des tickets de caisse pour vérifier qui a dépensé quoi, ou que l’un dise à l’autre : “Tu me dois encore 14 euros.” Ça étonne parfois les gens. Mais pour nous, c’est juste un moyen d’éviter d’être désavantagé ou d’avoir une dette envers l’autre. »

COMPTE COMMUN OU COMPTES SÉPARÉS ?

Chaque situation est différente et chaque couple a son propre fonctionnement. Ce qui marche bien pour les uns peut être une source de frustration ou de méfiance pour les autres. Chloé De Bie, thérapeute conjugale, souligne qu’il s’agit avant tout d’une question de communication et d’ouverture. « Mettez-vous clairement d’accord sur les dépenses communes. Si l’un de vous deux s’occupe principalement des finances, voyez comment impliquer l’autre et le tenir au courant. Élaborez un système qui convienne aux deux. Le plus important est que chacun ressente l’arrangement comme juste et équilibré. »

« La plupart des couples optent pour la formule où chacun a son propre compte en banque, avec un compte commun en plus »

Dans la pratique, la plupart des couples optent pour la formule où chacun a son propre compte en banque, avec un compte commun en plus. Chloé De Bie : « Combien mettez-vous, combien met l’autre ? Cela aussi doit être discuté. Si l’un des partenaires a un revenu significativement plus élevé que l’autre, sa contribution peut être plus importante. » Martin et Élise (32 ans) ont ainsi modifié leur accord quand Élise est passée en 4/5 à la naissance de leur deuxième enfant. « Martin a toujours mieux gagné sa vie que moi, mais à partir de ce moment-là, l’écart est devenu encore plus grand, raconte-t-elle. Nous avons alors opté pour un autre type de répartition : chacun virait 40 % de son salaire sur le compte commun et Martin payait toutes les sorties et les vacances. » Comme ce système ne leur convenait pas tout à fait, ils en ont trouvé un autre. « Tout ce qui rentre est versé sur le compte commun. Ce qui reste à la fin du mois est divisé en deux et transféré sur nos comptes personnels. Nous ne nous occupons pas des dépenses personnelles de l’autre. Je deviendrais dingue si je n’avais plus d’argent à moi. »

LE CŒUR ET LA RAISON

Il est normal de ne pas parler d’argent lors d’un premier rendez-vous — et encore, s’il glisse l’addition vers vous sans sour- ciller, cela devrait vous alerter. Mais une fois que la relation devient plus durable, mieux vaut mettre le sujet sur la table, cela vous évitera pas mal de soucis plus tard. La thérapeute de couple : « Veillez aussi à réévaluer votre accord régulièrement, car il peut y avoir des changements en cours de route : l’un des deux peut obtenir une augmentation de salaire ou une voiture de société, ou hériter. Il peut y avoir des périodes où il faut se serrer la ceinture. C’est surtout dans ce cas que les points de friction peuvent surgir et les accords pris par un couple quand tout va bien viendront surtout à point dans les moments où ça ne va pas. »

« Un couple n’est pas seulement un duo romantique ou une équipe qui élève des enfants. C’est aussi un partenariat économique, et il ne faut pas le nier. »

Un conseil confirmé par Claudia Van de Velde, avocate spécialisée en droit familial. « Après bientôt trente ans de métier, je suis toujours étonnée de constater combien les couples ont du mal à parler de l’aspect pécuniaire. On dirait que c’est considéré comme quelque chose qui ne se fait pas. Pire, on y voit une marque de méfiance, une démarche qui va à l’encontre du conte de fées où “ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants”. Oui, je crois à l’amour et oui, se marier ou cohabiter est un choix que l’on fait avec le cœur. Mais cela ne signifie pas qu’il faille en éliminer la raison. Un couple n’est pas seulement un duo romantique ou une équipe qui élève des enfants. C’est aussi un partenariat économique, et il ne faut pas le nier. » Claudia Van de Velde ne se réfère pas uniquement aux accords concernant les revenus et les dépenses. « Quand je questionne les gens à propos du régime sous lequel ils sont mariés, ils ne sont pas toujours en mesure de me répondre, ou ils doivent réfléchir un bon moment. Alors qu’un contrat de mariage est l’un des plus importants que l’on puisse signer, car il peut avoir de fameuses conséquences si, un jour, la vie se déroule autrement que prévu. Je vois parfois des histoires poignantes dans mon cabinet. L’exemple classique est celui de la femme qui s’est mariée sous le régime de la séparation des biens parce que son mari était entrepreneur ou exerçait une profession libérale. Parfois, elle a aussi mis un frein à sa carrière quand les enfants sont arrivés, diminuant ainsi sa couverture sociale et ses droits à la pension. En cas de divorce, il n’est pas rare que ces femmes-là se retrouvent les mains vides. Et elles n’ont droit à rien. J’ai vu des femmes se retrouver au bord de la précarité à cause d’un contrat de mariage signé sans réfléchir à une époque où elles ne pensaient qu’à l’amour. »

Lisez aussi: