La vie parfois vous bouscule tragiquement. Étonnamment, au creux de la détresse, certaines personnes découvrent précisément un sens à leur existence. Et le transforment en projet. Après un désir d’enfant contrarié, Anne réalise des podcasts sur le sujet et accompagne des femmes en mal de grossesse. Par Evelyne Rutten, avec la collaboration d’Anne-Sophie Kersten. Photo: Rebecca Fertinel.

Le témoignage d’Anne

Anne (43 ans): « À 39 ans, je suis naturellement tombée enceinte de triplés. Cette grossesse à risque nécessitait un suivi rapproché. Toutes les semaines, une échographie permettait d’observer les deux œufs : un avec des jumeaux et un autre. Hélas, les jumeaux n’ont pas tenu longtemps. J’étais sûre que le troisième vivrait. Je m’imaginais les jumeaux comme des anges venus l’apporter. Malheureusement, lors d’une écho suivante, on n’a plus trouvé le petit cœur restant. Au début, comme beaucoup de femmes en témoignent, je n’ai pas pu y croire, ça paraissait irréel. Il n’y avait pas de raison qu’il ne soit plus là ! Mais à un moment, il a bien fallu me rhabiller… Depuis plusieurs semaines, je m’étais accrochée à ces cœurs qui battaient et là, soudain, plus rien. J’ai été très mal, psychologiquement et physiquement, d’autant plus que les traitements pour retirer les embryons ont été douloureux et qu’autour de moi, je ne voyais que des femmes enceintes.

“J’ai noirci 150 pages de journal perso… que je n’ai jamais relues, sûrement très indigestes.”

Quelques mois plus tard, ma gynécologue m’a annoncé que j’allais être rapidement ménopausée : “Si vous voulez tomber enceinte, il ne faut pas perdre de temps.” Comme entre-temps j’étais redevenue célibataire, j’ai fait une insémination par donneur anonyme. Je l’ai très mal vécu : cette fiole de sperme qu’on allait m’introduire m’a fait l’effet d’un viol. Je me disais : “Si j’avais cet homme en face de moi, le choisirais-je comme père de mon enfant ?” Après ça, j’ai encore tenté seule trois fécondations in vitro et une insémination. Sans succès. Pendant ces deux années, toute ma vie était suspendue au rythme de mes cycles et des rendez-vous médicaux. C’était très dur émotionnellement. J’ai constaté que les autres femmes en procréation médicalement assistée (PMA) se sentaient aussi perdues que moi, sans suivi psychologique ni médical cohérent. Je me suis dit qu’il fallait que j’en fasse quelque chose. J’ai noirci 150 pages de journal perso… que je n’ai jamais relues, sûrement très indigestes.

Donner la parole pour guérir

Quand vous voulez un enfant mais ne tombez pas enceinte, la plupart des gens minimisent votre situation, peut-être pour vous protéger. Or, cela rend le deuil impossible. Moi, je continuais follement à espérer. Chaque mois. Ce qui m’a aidée, c’est de parler avec des femmes ayant vécu la même expérience. Cela légitimait ma souffrance de les entendre dire : “Ma fausse couche reste l’épreuve la plus douloureuse de ma vie. Je ne m’en serais pas remise si je n’avais pas eu d’enfant après.”

“À chaque publication, des personnes me contactaient pour témoigner elles aussi. Incroyable !”

J’ai eu envie que d’autres puissent profiter de ces témoignages et je me suis mise à les enregistrer. Quatre ans après ma fausse couche, j’ai ainsi commencé à diffuser des podcasts. Et à chaque publication, des personnes me contactaient pour témoigner elles aussi. Incroyable ! J’ai rapidement élargi le thème au désir d’enfant, puis je l’ai orienté vers des pistes de solutions, avec des spécialistes, comme le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, qui parlent du deuil, de la vie intra-utérine… C’est passionnant.

Et après?

Depuis ces podcasts, de beaux projets s’enchaînent naturellement. Étant formée en coaching (LCA), en neurocognitivisme (INC) et en nutrition (CERDEN), je m’apprête à accompagner individuellement, en tant que coach, des personnes qui vivent un désir d’enfant. Et je vais lancer des groupes de parole, cet espace qui m’a tant manqué à l’époque car — on s’en rend compte quand on le vit — seuls ceux qui sont passés par là peuvent réellement vous rejoindre. Aujourd’hui, je me sens soulagée de ne plus vivre ce parcours comme un tabou. Après avoir vécu avec la sensation que mon corps était un tombeau, ce chemin m’aide à faire mon deuil. Faire parler et accompagner des personnes en mal d’enfant donne du sens à ma vie. »

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