En 40 ans de dessins et de pitreries médiatiques, l’humoriste a évité les deux principaux écueils de son métier : la malveillance et le politiquement correct. Covid ou non, il a accepté de tomber le masque de son personnage public et nous a reçues dans son lieu de vie et de création à Ixelles. Par Paloma de Boismorel. Photos: Laetizia Bazzoni.

Philippe Geluck en vrai

Son éternelle bonne humeur est au rendez-vous. Il me salue comme une vieille connaissance, prend des nouvelles de son petit-fils qui passe par là, vérifie que mon verre est bien rempli, caresse un chien fou lâché dans l’atelier puis s’assoit docilement pour se prêter au jeu de l’interview. Un flot irrésistible d’anecdotes amusantes menace à chaque instant de me faire perdre le fil de l’interrogatoire. Depuis le début de l’entretien, une question m’obsède : qu’est-ce qui peut déstabiliser Philippe Geluck ? J’essaye un instant de l’imaginer mélancolique. « Ça paraît con, mais quand ça m’arrive, je me souris dans la glace », avoue-t-il pour justifier ce peps qui l’habite même les jours gris. S’agit-il d’une solution magique ou d’une pudeur masculine ? À l’écouter se moquer gentiment de lui-même, je finirais par pencher pour une pratique assidue de l’autodérision, une forme hybride et très personnelle de la méditation.

“L’homme assis face à moi affirme n’être ni un clown triste ni un forcené de l’hilarité.”

L’homme assis face à moi affirme n’être ni un clown triste ni un forcené de l’hilarité. Il aimerait se proclamer « artiste dégagé » comme Desproges, mais reconnaît que les gens et les situations le touchent. Le pouvoir de l’engagement artistique le laisse pourtant dubitatif. « C’est vrai que la société peut basculer sur un dessin », dit-il en évoquant Charlie Hebdo, mais selon lui la bascule se fait rarement dans le bon sens. Prudent, il préfère agir concrètement pour des causes humanitaires qu’il parraine ou qu’il finance directement. Pendant le confinement, il a même accepté de brider sa verve en s’interdisant l’humour noir et les dessins cruels. « Ce n’était pas le moment, tout le monde avait le moral dans les chaussettes. » Visiblement, le sien est encore au beau fixe et pour longtemps.

Meet our Guest: Philippe Geluck, l'homme, l'ami, l'amoureux

AUTOBIO EN 3 DATES

30 juin 1965 « Au Cirque royal, plein à craquer, notre classe donnait un concert. J’étais l’un des deux clarinettistes, mais j’avais oublié d’enlever la peau de chamois dans mon instrument et aucun son n’est sorti. Heureusement, l’autre jouait fort et nous avons été ovationnés. »

12 juillet 1968 « J’ai 14 ans et me retrouve seul dans Londres. Un gaillard devant un club de strip-tease m’accoste. Je règle 5 livres, franchis un rideau, puis me retrouve devant un autre guichet. J’entends une musique lascive derrière un rideau pourpre. J’allonge 5 livres de plus, passe le rideau, puis me retrouve sur le trottoir, à 1,5 m de l’entrée. »

Hier « Une date majeure dans ma vie. La veille de l’accouchement, ma mère a dit à mon père : “Je crois que ce sera pour demain.” Hier m’a permis de préparer aujourd’hui et aujourd’hui, je jette les bases du futur. Le lendemain de ma mort, on dira : “Putain, quand tu penses qu’hier encore, il écoutait Yesterday !” »

Son actu

  • Le Chat est parmi nous (23è album), éd. Casterman.
  • Expo « Le Chat visite le Musée Soulages de Rodez », du 24/10 au 9/5/2021, une trentaine de travaux réalisés en hommage au maître de l’« outrenoir ».
  • Expos prévues à Liège (Galerie Liehrmann) et à Namur (Belgian Gallery) en novembre
    et en décembre.