Après une pause de dix ans où il a savouré la vie dans l’ombre, le messie MC revient poser ses rimes riches sur notre monde qui tourne fou. Dans « Géopoétique », MC Solaar nous exhorte en douceur à rester connectés à l’essentiel.

Rencontre avec MC Solaar

« Prenez le temps de vivre » est l’un des mantras de l’album prolifique qui marque le retour de MC Solaar dans la lumière, pile à l’endroit où il nous avait laissés dix ans plus tôt, entre rap, chanson française, atmosphères gainsbouriennes, jazz, rythmes afro, beats futuristes. Et pour le coup, l’icône des nineties a nourri ses conseils d’expériences personnelles puisqu’il a passé une décennie à se consacrer à ses enfants (nés en 2004 et 2007), à vivre quasi incognito, à voyager (Sénégal, Côte d’Ivoire, Cuba, Tchad, Géorgie…).  « Je ne pensais pas que je m’arrêterais aussi longtemps, mais je voulais être là pour mon fils. Cela a passé super vite », confie-t-il, serein.

Cette position d’observateur du monde que vous avez adoptée ces dix dernières années, c’est celle qui vous convient le mieux?

Oui, je suis toujours discret, si je peux. Je suis resté quatre ans dans un quartier à Paris où personne ne m’a reconnu, c’était super. Tout le monde se disait que je ne pouvais pas être là. Je traînais avec des étudiants en art et en commerce, des adultes… Puis un jour, il fallait aider quelqu’un à monter un meuble dans son appartement. J’y suis allé et un enfant m’a reconnu. Là, ma vie a changé, tout le monde me parlait différemment. J’aime l’idée de l’ethnologie participative. J’ai suivi quelques cours dans une fac à Saint-Denis quand j’avais 20 ans: tu participes aux choses et tu les observes en même temps. C’est l’équivalent du journalisme gonzo. Tu vis comme les gens, s’ils prennent des champignons, tu en prends aussi, tu essayes de générer un conflit pour voir comment ils réagissent et le résolvent. Je suis souvent comme ça, naturellement.

Sur Géopoétique, il y a des thèmes récurrents: se libérer du conformisme, profiter de l’existence… Votre but, c’est provoquer des déclics?

C’est exactement ça. Faire en sorte que les gens bougent un peu. Avant, je le faisais aussi, mais là, c’est presque l’album entier. Je raconte des expériences en essayant de trouver des solutions pour l’auditeur. Une fille qui est harcelée puis qui s’en sort, un type dans le monde du travail qui n’a pas assuré mais s’il écoute la chanson, il ne fera peut-être pas les choses de la même manière. Eksassaute, c’est: « Libère-toi du dogme et prends du temps pour toi et tes amis. » Cela a été mon truc de donner des conseils.

Il y a beaucoup d’humour sur cet album. Une façon de prendre encore plus de recul?

Je suis obligé de mettre de l’humour, c’est involontaire. Les hosties contiennent-elles du gluten? Je me suis posé la question pour Adam et Eve. C’est un prof d’histoire naturelle qui m’a appris ça quand j’avais 13 ans et c’est resté: l’humour est un lubrifiant didactique. Comme c’est rigolo, on apprend avec le sourire et c’est plus efficace. Sonotone fait sourire également, d’autant que vous revenez avec ce single après dix ans d’absence. Est-ce que cela traduit un petit pincement au cœur de vieillir? J’ai écrit cette chanson en gag. Je ne l’imaginais pas pour moi, quand je suis allé en studio. Puis j’ai fait une faute, j’ai chanté « rapper » au lieu de « taffer ». C’était comme si c’était moi, du coup. Quand j’ai réécouté l’enregistrement, je n’ai rien changé. Pour l’instant, je vis très bien le fait de vieillir. Je fais du footing chaque semaine. Ce n’est pas encore une réflexion pour moi, ni une question prenante sur la mort. Sur cet album, j’ai regardé le monde, je ne me suis pas regardé.

On rappe pareil quand on a des enfants?

Oui, pour moi, c’est resté exactement pareil. Puisqu’avant, je faisais déjà du rap équilibré. Tout ce que j’ai écrit auparavant, je peux l’écrire aujourd’hui. Cela veut dire qu’avant, je rappais déjà comme un vieux (rires). Non, ce n’est pas ça. Mais je prenais déjà en considération les enfants, mes nièces…

« Les Belges Roméo Elvis, Damso, Caballero (…) Leur particularité, c’est qu’ils ne veulent pas tomber dans les stéréotypes, même s’ils dénoncent des choses. »

Au début des années 90, vous avez inauguré un chemin dans le rap francophone, qui est devenu un genre majoritaire. Quel est votre regard sur le hip-hop aujourd’hui?

C’est une victoire pour le hip-hop. J’aime aussi la chanson française. Je suis au milieu. Mon éducation me force à mettre un sujet dans mes chansons. C’est allé dans le bon sens. Avant, le rap était vu comme du cri et de la révolte. Là, on a compris que ça peut être un jeu: écrire, faire des punchlines, choquer ou faire danser, intégrer des apports africains. Les rappeurs francophones ont créé leur truc européen, ils ne sont plus dans l’imitation des USA comme au début. Là aussi, le hip-hop a changé, s’est élargi, a pris de nouvelles formes. Les Belges Roméo Elvis, Damso, Caballero, je les ai vus et/ou croisés. Leur particularité, c’est qu’ils ne veulent pas tomber dans les stéréotypes, même s’ils dénoncent des choses. C’est super.

Si vous n’aviez pas fait de la musique, vous auriez fait quoi, à votre avis?

Quand j’étais jeune, c’était difficile de savoir ce qu’on allait devenir parce qu’il y avait beaucoup de chômage. Je voulais être traducteur, comme un de mes oncles qui travaillait pour l’UNESCO. C’est pour cela que je me suis dirigé vers les filières «langues». Le journalisme me tentait bien aussi: j’avais un autre oncle qui avait une école de communication à Nice. C’était les deux trucs qui m’attiraient, mais je les imaginais inatteignables. Dans l’endroit où j’habitais, il n’y avait pas de journaliste ni de traducteur. Sur les deux bâtiments, seulement deux personnes avaient fait des études.

  • ALBUM « GÉOPOÉTIQUE » (PIAS). EN CONCERT LE 6/7 AU FESTIVAL LES ARDENTES À LIÈGE, LE 4/8 AU RONQUIÈRES FESTIVAL ET LE 16/11 À FOREST NATIONAL.

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