À la fois parrain de la pop française et éternelle tête chercheuse, le chanteur de 61 ans continue à nous surprendre. Sur Blitz, album psyché énergique et envoûtant, il nous exhorte à ‘rester légers et dressés face au danger’. Par Isabelle Blandiaux.

Entre Londres et Daho, c’est de l’histoire ancienne. À 15 ans, il s’y était rendu en bateau puis en stop («On était plus matures à ce moment-là, pour ce genre de choses», rigole-t-il), irrésistiblement attiré par la ville de ses idoles rock. «Cela a été un éblouissement, une révolution pour moi. J’étais allé voir la devanture de lieux emblématiques comme le Marquee, où ont joué les plus grands groupes, et je m’étais rendu dans des magasins de 45 tours», se souvient-il. C’est encore dans la City qu’il a écrit son 11e album, Blitz, sa guerre éclair, sa foudre, sa lumière. «J’ai une fascination, un lien avec cet endroit. Pour la musique, pour la culture. Il y a aussi un comportement proche du mien là-bas: assez réservé et puis, à partir d’une certaine heure (rires)… on se lâche.» Séducteur, plein de douceur malgré la grippe et l’état de fatigue avancé ce matin-là, dans un hôtel bruxellois, l’artiste est sur tous les fronts en cette fin d’année, avec une expo sur la pop dont il est le commissaire à Paris, une biographie à laquelle il a collaboré (Une histoire d’Étienne Daho de Christophe Conte chez Flammarion) et ce nouveau disque tout en atmosphères, inspiré, sophistiqué.

Passez-vous beaucoup de temps à Londres?

Chaque fois que j’écris un disque que j’enregistre là-bas, j’y passe au moins un an et demi. Là, je viens d’y vivre deux ans. J’y loue un petit appartement de 2m2 (rires). Je n’y ai pas d’affaires. J’aime bien y aller pour m’isoler, travailler sans être perturbé, perverti, distrait par trop de quotidien, de confort. Partir comme ça m’oblige à me dédier à la musique 24 heures sur 24. C’est tellement fantastique de faire un métier qu’on aime! J’étais là au moment du Brexit et des premiers attentats à Paris. Les Anglais sont encore hantés par le Blitz (bombardement du Royaume-Uni par l’aviation allemande au début de la Seconde Guerre mondiale, NDLR) et cela a réveillé des angoisses, une insécurité. J’ai senti que les choses étaient en train de changer, que l’énergie renaissait en France après des années de morosité, tandis qu’elle baissait en Angleterre. J’essaie d’aller dans les villes où l’énergie est la meilleure, pour la capturer, l’avaler. Blitz, c’est aussi la sensation entre deux eaux que cela ne va pas si mal, mais cela ne va pas bien non plus. Tout peut basculer à tout moment.

« Les drames s’enchaînent les uns après les autres et on les oublie instantanément ».

Votre réponse à cette insécurité, c’est de «rester légers et dressés face au danger», comme vous le chantez sur le morceau Après le Blitz

C’est une chanson de résistance, comme un chant militaire. Il faut résister à la peur et au danger qui contamine forcément les esprits, puisqu’on est abreuvés de cela. Beaucoup de médias s’y emploient parce que les infos sont devenues un show, une série à suspense. Ce qui fait que le monde devient comme une espèce de fiction. Les drames s’enchaînent les uns après les autres et on les oublie instantanément. Il faut aussi résister à ça. C’est impératif.

Avec une carrière de plus de trente ans comme la vôtre, votre inspiration coule-t-elle de source ou est-elle émaillée de l’angoisse de la voir se tarir?

Non, j’ai rarement pensé à ça. Dans les années 90, j’ai eu un burn-out, lié à trop de trop de choses. Je me suis dit alors que tout était derrière moi, et surtout mon envie de faire ça. Cela m’a terrifié. Je pense qu’on peut perdre cet élan si on va trop loin. Personne ne vous protège vraiment, on vous presse comme un citron: tout le monde veut profiter de votre succès. Et c’est tentant de vouloir faire plaisir. Comme j’ai une vitalité extrêmement importante, je ne me rends pas compte jusqu’à quel point je peux aller.

Quel est le processus de naissance d’une chanson?

C’est le grand mystère. J’ai l’impression d’absorber le monde, les joies, les chagrins, les amitiés, les amours, les voyages, la politique… Puis tout cela travaille et se transforme en notes, en suites d’accords, en phrases. Cela me fait toujours ça. Je laisse les choses infuser, mûrir, puis quand je sens que cela va venir, je me mets en situation d’écrire un album. Tant que ce n’est pas là, je ne force pas.

Sur le single Les Flocons de l’été, vous évoquez le grave accroc de santé (une péritonite avec complications, NDLR) que vous avez vécu en août 2013. Une façon de mettre cet événement derrière vous?

C’est la meilleure façon de parler de ce qui est arrivé avec du recul. Je ne parle que de l’état, d’une sensation. Ce qui en fait un titre ouvert à tout ce qu’on peut imaginer. Pour certains, c’est un slow langoureux ou une chanson d’amour ou la fin d’une histoire. Je ne contrarie aucune version.

Êtes-vous ressorti différent de cet épisode où vous avez frôlé la mort?

Fondamentalement non. Ou bien peut-être que je m’en rendrai compte plus tard. Parce que j’avais devant moi un disque qui sortait, une tournée à faire, des gens à ne pas laisser tomber. Je n’ai pas eu le temps de m’apitoyer et surtout, je ne voulais pas montrer à quel point c’était compliqué à mon entourage et au public. J’ai passé de très sales moments, mais j’ai réussi à noyer le poisson. Et maintenant, c’est derrière moi. Écrire une chanson, c’est ma seule façon d’exprimer les choses.

• ALBUM BLITZ (UNIVERSAL).

• EN CONCERT LE 20/11/18 AU FORUM DE LIÈGE ET LE 21/11/18 À L’ANCIENNE BELGIQUE DE BRUXELLES (WWW.ODLIVE.BE).

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