L’humain fonctionne- t-il à la carotte ou à la cravache? Quatre de nos Guests se sont penchés sur ces accidents, entraves ou adjuvants qui leur ont servi de carburant. Après François Damiens, notre Guest de juin, et Joelle Scoriels, c’est Myriam Leroy qui s’y colle.  Photo: Filip van Roe. 

JE NE SERAIS PAS ARRIVÉE À ME FAIRE REMARQUER PAR LE JURY DU GONCOURT DU PREMIER ROMAN AVEC MON LIVRE ARIANE SI…

«… Je n’avais pas une personnalité légèrement obsessionnelle. Écrire un roman, c’est un exercice ingrat et souvent désespérant. J’ai parfois été à un cheveu d’abandonner, j’ai même laissé une moitié de manuscrit dormir dans mon ordinateur pendant deux mois, tellement j’avais l’impression que tout me résistait. J’avais une idée en tête, elle me semblait très belle ou très pertinente, et le temps que je l’écrive, elle s’était comme dégonflée, vidée, elle ne ressemblait plus à rien.

J’ai fait beaucoup d’insomnies en me repassant mentalement mon texte, qui me semblait toujours en dessous de ce qu’il aurait dû être. Mais, allez savoir pourquoi, j’ai remis l’ouvrage sur le métier, encore et encore, déplaçant des virgules, élaguant des adverbes […] jusqu’à ce qu’il me plaise. Ou plutôt, qu’il me semble juste. C’est ça, vraiment, que je poursuivais: la justesse. Et pour y parvenir, il a fallu résister à la tentation de «faire joli». Paradoxalement, c’est tout un boulot.

« Choisir des études de journalisme (…) c’était une manière de me rendre fonctionnelle, de vivre dans la vraie vie et pas juste dans ma tête. »

JE N’EN SERAIS PAS ARRIVÉE LÀ, DANS LA VIE, SI…

… C’est difficile de répondre à cette question, parce que je n’estime pas être arrivée quelque part. Où suis-je? Aucune idée. En tout cas, si la question est «Je n’en serais pas arrivée à faire ce métier», ou «ces métiers» (journaliste, autrice…), là, je peux répondre.
Je crois que c’est ma timidité et ma réserve qui m’ont poussée dans ces activités d’expression. Parce que si je n’en faisais pas ma profession, alors j’allais rester murée en moi-même. Je sais que ça étonne les gens qui me connaissent peu quand je dis ça, parce que ce n’est apparemment pas l’image que je renvoie. Mais c’est pourtant vrai, et si j’ai beaucoup lutté pour masquer cet aspect de moi, maintenant j’ai décidé d’arrêter de me fatiguer avec ça.

Choisir des études de journalisme, durant lesquelles j’allais être amenée à aller sur le terrain, rencontrer des gens, leur poser des questions, alors qu’au fond, je suis mal à l’aise avec ça, c’était une manière de me rendre fonctionnelle, de vivre dans la vraie vie et pas juste dans ma tête. Frédéric Beigbeder écrit ceci, dans Un roman français: «Le bonheur d’être coupé du monde, voilà ma première addiction. Arrêter de lire des romans exige beaucoup de force. Il faut avoir envie de vivre, courir, grandir. J’étais drogué avant même que d’avoir le droit de sortir le soir. Je m’intéressais davantage aux livres qu’à la vie.»

Je me retrouve là-dedans. J’ai toujours préféré lire à tout le reste. Devenir journaliste me permettait d’allier cette passion à son antithèse, l’action. Je ne sais plus où et dans quels termes c’était formulé, mais j’ai lu une étude, il y a quelques années, qui postulait que nous faisons, la plupart du temps, nos choix de métiers «contre» nous. C’est-à-dire que là où confusément nous identifions une faiblesse, un inconfort, nous optons pour une voie qui permettrait de les affronter et, peut-être, de les réparer. Ça me paraît pertinent: mes inaptitudes en communication m’ont poussée à communiquer

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