40 ans que Nicola Sirkis tient fermement la barre de son groupe, contre vents et marées, en continuant à attirer de nouveaux jeunes fans au passage. Une aventure hors normes qu’il célèbre par une compilation de singles et une tournée des stades l’été prochain. Par Isabelle Blandiaux.

Génération(s) Indochine

Un train traverse le temps et les grands événements qui ont transformé notre monde au cours des quarante dernières années, de la chute du mur de Berlin aux attentats terroristes, des mariages gay à l’urgence climatique en passant par la disparition de héros comme Bowie, Gainsbourg, Marguerite Duras (qui a inspiré le nom du groupe) et l’écrivain américain Salinger. À la fenêtre, casque sur les oreilles, Nicola Sirkis observe. Le clip animé de Nos Célébrations, titre-anniversaire inédit qui figure sur la première compilation de singles d’Indochine (ceux de 2001 à 2021), est éloquent. Depuis quatre décennies, Indo chante notre société souvent une mesure en avance, en ouvrant le débat sur des problématiques comme le harcèlement, les droits des femmes, des homo- sexuels… Des quatre potes/frères new wave qui ont créé le groupe en 1981 et connu la gloire dès l’été 1983 avec L’Aventurier, il ne reste que Nicola. Son jumeau Stéphane est décédé tragiquement en 1999, tandis que les deux autres membres ont quitté le navire. Avec détermination, il a continué à avancer, coûte que coûte, de la disgrâce des nineties à la renaissance des années 2000 avec Paradize (le tube J’ai demandé à la lune) et l’arrivée de nouvelles générations de fans, aux côtés des anciens. Les cheveux colorés en gris, le leader du band est un sexagénaire bien juvénile dans le salon de cet hôtel bruxellois en ce jour de canicule. À distance règlementaire, il répond à nos questions avec  Olivier Gérard, ancien fan devenu compositeur et membre du groupe il y a plus de 20 ans.

Nicola, que gardes-tu comme images, comme sensations du tout premier concert d’Indochine, le 10 mai 1981 ?

C’était dans un endroit qui s’appelle le Rose Bonbon à Paris, un club comme le CBGB à New York. Un lieu où tous les groupes de la deuxième vague du rock français se sont formés ou sont passés, comme les Rita Mitsouko et Taxi Girl. Le 10 mai, c’était les répétitions, en fait. On avait tous travaillé dans nos chambres et, ce soir-là, l’esprit du groupe est né avec Dimitri (Bodianski) et Dominique (Nicolas). Le premier concert a eu lieu quelques mois plus tard, le 29 septembre. J’en garde une sensation d’inconscience. C’était sans retour : on y a mis toute notre énergie, mais on n’avait aucune visibilité sur l’avenir et on n’était pas prudents. Le service militaire était encore obligatoire. Je me suis fait passer pour dépressif et j’ai été réformé. J’avais invité les infirmiers qui m’avaient aidé. Ce concert a été incroyable. On a été rappelés alors que c’était rare. Et toutes les maisons de disque étaient là. Il s’est passé quelque chose. Un mois après, on a rejoué et on a été signés, ce qui était très rare également.

C’était la fin du punk, une époque où on lançait un groupe sans avoir appris à jouer d’un instrument. Il faut avoir confiance en soi pour ça, non ?

C’est incroyable que j’aie pu y aller comme ça. Aveuglément. Sans doute parce que j’y ai cru tout de suite. On pensait se faire jeter, pourtant. Encore récemment, je lisais un sondage réalisé sur les groupes/artistes préférés des Français. Et j’ai commencé à lire les résultats  par la fin en me disant qu’on n’y était même pas… alors qu’on était dans le top 3 avec Goldman et Cabrel. Notre point commun à tous les trois, c’est notre discrétion dans les médias.

« J’ai 61 ans mais faire du rock, c’est rester un éternel adolescent. »

Qu’est-ce qui a nourri ta détermination, au cours de ces 40 années mouvementées ? Et as-tu pensé arrêter un jour ?

Quarante années faites de très hauts et de très bas, avec des accidents, des séparations. La vie est belle et elle est cruelle, injuste très souvent. Je n’ai pas lâché parce que c’est ma passion de créer. Même si parfois c’est compliqué. À la mort de mon frère, tout arrêter a été la première vision que j’ai eue. C’était cher payer. Et déjà avant ça, j’y avais pensé. En 1994, quand Dominique est parti et que tout le monde se foutait de notre gueule en disant que les jumeaux n’allaient rien pouvoir faire sans lui… À cette époque-là, à part en Belgique, c’était un peu la honte d’être dans Indochine. J’ai laissé aller les choses. J’essayais que cela ne m’atteigne pas trop. Mais bon, ce n’était pas possible tous les jours. Après 40 ans, je pourrais me dire que j’arrête. J’ai 61 ans mais faire du rock, c’est rester un éternel adolescent. Je n’ai pas du tout l’impression d’avoir cet âge-là. La magie continue. Quand je regarde en arrière, j’ai beaucoup de remords et beaucoup de regrets tout le temps. Mais cela me permet d’améliorer le présent, d’avancer.

Tes textes nous font voir le monde par un prisme juvénile. Cela continue à être ton regard, à 61 ans ?

Je n’ai pas l’impression de faire des textes pour les scolaires, parce qu’on aborde des sujets extrêmement violents et adultes. C’est peut-être cette vision du monde qui m’intéresse. Je ne sais pas pourquoi. C’est sans doute aussi parce que je n’ai pas envie de parler de moi dans mes textes. Beaucoup d’artistes évoquent leur ego. Je préfère raconter ce que je ressens en regardant le monde.

Le côté transgénérationnel des fans d’Indochine est assez atypique en musique. À quoi est-il dû, à votre avis ?

Olivier : Je suppose que ce sont les textes spécifiques de Nicola qui parlent de l’anorexie ou de l’homosexualité. Ce ne sont pas des histoires d’amour fleur bleue générales dans lesquelles les ados ne pourraient pas se retrouver. Ici, une connexion se fait avec l’ado, l’enfant, le parent, le grand-parent… Ce sont des textes qu’on écoute vraiment. Et puis comme la première génération de fans a été touchée au plus haut point, elle a eu envie de partager sa passion avec ses enfants qui ont accroché à leur tour.

Photo cover © Stephane Ridard

Lisez cette interview en intégralité dans le GAEL de septembre, disponible en librairie.

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