À 25 ans, le chanteur ouvre les codes musicaux et déconstruit les codes sociaux qui l’ont fait souffrir. Son album intime, Cure, l’a soigné. Rencontre avec un phénomène qui réunit rap, slam et chanson française traditionnelle. Par Isabelle Blandiaux.

Cure, thérapie alternative

À force de se sentir à la marge d’une société bourrée de stéréotypes de genre et de normes étriquées, Eddy de Pretto a pris la plume et fouillé ses blessures pour nous livrer sa fragilité, sa vérité sans filtre sur un album qui caracole au top de ventes. Cure est un disque de résilience puissance XL. «Petit, je voulais rentrer dans les cases mais je n’y arrivais pas, je ne me sentais pas naturellement comme les autres. Je peux enfin parler de ces choses qui m’ont toujours bouleversé», nous explique-t-il ce matin-là à Bruxelles, de son timbre sonore de théâtreux à la diction parfaite, qui se trouble («je perds mes mots») dès que quelqu’un d’autre entre dans la pièce. La virilité (Kid), la différence (Normal, Genre), l’amour (Jimmy), le cœur hautement inflammable (Random), la fête alcoolisée et dopée (Rue de Moscou, Fête de trop)… prennent des accents rêches, fiévreux, sensuels et directs dans les chansons groovy de cet auteur-compositeur-interprète de 25 ans qui a grandi l’iPod sur les oreilles. Dans ses écouteurs, un grand zapping de styles qui va du rap à la soul, du jazz à la chanson française, de Claude Nougaro à Kanye West et Frank Ocean. Comme on l’a vu lors de sa performance sur la scène du Botanique en février, Eddy de Pretto tient son public en haleine, avec son flow maîtrisé, ses textes ciselés et son phrasé TGV, tout en lançant ses bandes-son à l’aide de son smartphone. Accompagné uniquement d’un batteur, il impose avec beaucoup de charisme son projet «très assumé», à la fois dépouillé et grandiloquent, à côté duquel «personne ne peut passer». Pas de demi-mesure dans son univers. On adore ou on déteste. Nous, on adore.

Ton écriture est-elle autobiographique?

Principalement, oui. J’ai commencé à écrire tard, après le chant et le théâtre. Cela reste laborieux. Mon écriture est nourrie de mes histoires, de mes jeux, de mes mascarades, de mes rencontres, de mes questionnements… J’ai l’impression de faire des expériences, de vivre les choses et de pouvoir ensuite les analyser, les observer, les raconter avec un certain recul, sans parure. C’est ma manière de fonctionner. Celle qui me fait avancer. Cela part de moi, mais tant mieux si cela parle à d’autres. Sur les thèmes que j’aborde, je lis ce qui se dit dans des articles pour m’enrichir et avoir d’autres avis, afin de pouvoir brosser une figure analytique de ce que j’ai ressenti. C’est un processus assez lent.

Tu n’es pas tendre avec toi-même. Une volonté d’être le plus vrai possible?

Oui, sans censure, sans fioriture, sans masque. Il y a assez de jeux dans notre vie sociale. Là, je n’ai plus envie de tricher et je me sens hyper à l’aise. J’y injecte toute ma sincérité, mon authenticité. Des moments de vérité totale. Pour plein de gens, je pense que c’est trop, peut- être. C’est une façon d’interroger, de déranger mes émotions. J’aime l’idée que cela puisse faire bouger et peut-être élever. Ces chansons m’aident à grandir, à mûrir certaines choses. Je mets des mots sur mes maux.

Sur la chanson Kid, tu dénonces les codes de la virilité, les stéréotypes de genre dont les hommes sont victimes. Cela a été évident assez vite pour toi que tu ne voulais pas t’y conformer?

Je n’avais bien sûr pas du tout cette conscience-là quand j’étais petit. Je n’avais pas d’autre référence, donc j’y allais à fond dans ce moule-là. Tu prends ce qu’on te donne, tu vas là où on te dit d’aller. Je trouvais mon compte dans cette conformité. Je faisais du foot et du basket. Je jouais à ce que je devais être pour mon père et les copains en bas de mon immeuble. Mais en même temps, je jouais à la poupée. Cette phrase: «Tu seras viril, mon kid», elle est arrivée de manière assez naturelle il y a deux ou trois ans. Je voulais écrire sur cette virilité imposée partout. Y compris par des femmes qui nous demandent de porter la culotte, d’apporter la sécurité, les sous… Le fantasme quasi mythologique de l’homme surpuissant demeure. Cela me taraudait.

Pour autant, tu ne veux pas être un porte- drapeau gay.

Parler de virilité en tant que gay, cela minimise le propos. Si un hétéro pouvait le faire, cela serait encore plus fort. Kid n’est pas une chanson gay. Elle évoque la virilité avant d’évoquer la sexualité. Je n’ai pas envie d’être raccourci en tant que personne dans une espèce de schéma iconique d’un mouvement. Sur cet album, je raconte mes propres histoires, je ne revendique rien. Doc Gynéco racontait son histoire avec Vanessa, Damso raconte son histoire avec Sabrina, moi je raconte mon histoire avec Jimmy. Si cela peut servir à un quelconque hymne LGBT, Femen ou quoi que ce soit, tant mieux. Le disque comme objet appartient à qui veut. Il y a même des profs de français qui l’utilisent pour travailler en cours, j’ai eu beaucoup de demandes. Ce n’était pas l’objectif à la base, mais je suis ravi de voir que cela prend ces formes-là.

Que ressens-tu quand tu te retournes sur ton enfance?

Je n’ai pas de rancune, j’en garde de très bons souvenirs. J’avais des rêves plein la tête dans ma banlieue, avec une éducation très sécuritaire. J’avais envie de Paris, de brillance. Je me sentais dans un carré trop étriqué, dans un trop petit appartement pour mes rêves de géant. Du coup, j’ai essayé d’apaiser ces frustrations-là avec la niaque, l’envie de réussir, d’y arriver dans ce que j’avais envie de faire.

Retrouvez cette rencontre avec Eddy de Pretto en intégralité dans le GAEL de mai, disponible en librairie

Gael mai

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