La plus soul des artistes belges signe un album pop ensoleillé et moderne, enregistré à Los Angeles, sur les thèmes de l’exil et de l’amour, où elle injecte en filigrane ses réflexions sur la vie et le monde. Par Isabelle Blandiaux.

Voyages vers le bonheur

Elle déboule avec quelques minutes de retard dans les bureaux de son manager et mari, en périphérie bruxelloise, et raconte en rigolant à quel point il lui est difficile de retrouver ses vêtements le matin, en «déplacement perpétuel» dans le dressing de ses filles, âgées de 18, 15 et 13 ans. Mère comblée, femme toujours en questionnement et renouvellement, artiste exigeante et spontanée, Axelle Red parle beaucoup. De son nouvel album pop, catchy, soul et lumineux, qu’elle n’était pas sûre d’avoir le courage de porter jusqu’au bout mais qui est né dans le plaisir et la facilité à Los Angeles. De ses idéaux et de son romantisme, qu’elle a su garder intacts malgré les années. Intitulé Exil, le successeur de Rouge ardent évoque le voyage de l’existence et l’urgence d’en savourer chaque instant plutôt que de viser une hypothétique médaille. Le tout dans un vent flamboyant de positivisme. 

L’exil est un sujet brûlant d’actualité. En quoi t’a-t-il touchée?

L’exil, c’est laisser la maison derrière, regarder l’horizon devant, prêt à affronter les océans. En quête de quoi? De Fortuna, ce grand bonheur spirituel ou matériel, ou bien de renommée. Métaphoriquement, cette quête nous concerne tous. Pour moi, l’exil, c’est aussi la vie, le voyage qu’on est prêt à faire juste pour le trophée à la fin, pour les «likes» sur les réseaux sociaux. On n’est pas assez dans le moment présent, on est stressés et cupides parce qu’on regarde trop les autres. Le vrai bonheur, c’est le partage, la simplicité, le quotidien, c’est ouvrir sa porte aux exilés. «Il n’y a pas de chemin vers le bonheur. Le bonheur, c’est le chemin», comme disait Lao Tseu. Ce n’est pas un album très engagé, avec de grands messages. J’ai travaillé par couches. Celui qui a envie de l’écouter comme un disque pop le peut tout à fait. Cette légèreté est même revendiquée. On peut également s’accrocher aux petites phrases que je glisse. Dans C’est ainsi: «Mais que cherches-tu ailleurs que tu n’as pas ici? Crois-tu que tout est beau, gratuit? Tu serais surpris.»

Quel message as-tu envie de transmettre à tes filles, dont tu es très proche?

Je l’ai écrit dans la chanson This Girl’s Gonna Kill me, à propos de la vie: «Elle te dit pas toujours / Qui on est / Si tu retiens d’où tu viens / Ça ne fait rien / Restons vrais, frais / Comme le muguet au mois de mai.» Les choses prennent parfois plus de temps, mais il est primordial de rester fidèle à soi-même. On va te dire que tu es telle personne, que tu dois faire ceci, mais c’est toi-même que tu dois écouter. Sinon tu te perds. Et n’oublie pas de dédramatiser, de rigoler en chemin.

Quel regard poses-tu sur le mouvement citoyen d’accueil des migrants en Belgique?

Je pense qu’on est en train de vivre une sorte de Mai 68 un peu partout, en plus profond. Les hippies étaient beaucoup moins avancés que nous en termes d’égalité des hommes et des femmes. Le mouvement féminin n’a jamais été aussi loin, parce que les hommes prennent position dans leur sens aussi. Le mouvement vert, lui, était déjà en route. On a un tel excès de drames, de bombes explosées et d’exilés qui arrivent, de clowns au pou- voir également… On est à un tournant. Je suis très positive parce que j’ai foi en l’humanité.

‘Voir son image vieillir est cruel. Or, je me sens aujourd’hui plus jeune qu’il y a dix ans’

Ta voix n’a jamais été mise autant en avant. Pourquoi?

On a fait la production en fonction de ma voix. J’avais envie de la mettre en valeur. C’est elle qui donne la dynamique, le relief, l’émotion. C’est étrange, grâce à toutes ces heures de travail, je trouve aujourd’hui un grain que je n’ai jamais eu.

Tu as 25 ans de carrière et 50 ans depuis peu. Quand tu regardes en arrière, tu vois quoi ?

Je vois beaucoup de beaux moments, de beaux échanges et je suis très reconnaissante d’avoir pu faire ce métier aussi longtemps. Mais voir son image vieillir est cruel. Je ne m’en cache pas, je le vis très mal. Or, je me sens aujourd’hui plus jeune qu’il y a dix ans, un moment où je me po- sais beaucoup de questions et où je ne trouvais pas de réponses dans ce monde tellement dur. Je refuse de me laisser enfermer dans un âge, mais la société le fait. Et la société, c’est nous, quelque part. On se met des chaînes nous-mêmes. On veut tellement la jeunesse, la nouveauté dans le domaine artistique qu’on stresse nos jeunes. Ils devraient vivre leur art dans l’insouciance. Or, nous voulons des artistes accomplis toujours plus jeunes. Mais personnellement, je ne me plains pas: j’ai une firme de disque et mes chansons passent en radio.

  • ALBUM EXIL (UNIVERSAL). EN CONCERT LE 2/6 À L’ANCIENNE BELGIQUE.

GAEL en avrilRetrouvez cette rencontre en intégralité dans le GAEL d’avril, disponible en librairie.

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