Quand l’envie de grignoter prend le dessus sur la faim, le corps peine à retrouver ses marques. Nos experts nous le démontrent: mieux manger passe par l’écoute de soi plus que par le contrôle de soi. D’après Florence Hainaut. 

Apprendre à écouter sa faim

Mais pourquoi on se jette sur les rillettes et pas sur des bâtonnets de carottes ? « Mais parce que c’est meilleur », rigole Marina Blanchart, psychologue et coach spécialisée en thérapie brève. « On a souvent grandi dans des environnements où le gras et le sucré sont associés à des moments festifs ou à des récompenses. Cette connotation de plaisir a été construite dans notre petite enfance. » Ajoutez à ça le pouvoir addictif que la science reconnaît au gras et au sucre, et vous avez le parfait doudou pour remplir vos moments creux.

« APPRENDRE À RECONNAÎTRE LES SENTIMENTS QUI MÈNENT AUX CRISES, C’EST SE DONNER LES MOYENS DE LES DÉSAMORCER À TEMPS »

« Grignoter, ça n’est pas manger, c’est un besoin impérieux », explique Rachel Silski, psychologue spécialisée en psychonutrition. Comme un sentiment d’urgence qui n’est généralement pas associé à une vraie faim. « On n’écoute pas sa faim, on est sur une espèce d’autoroute où on continue quoi qu’il arrive. On satisfait d’autres besoins : l’ennui, la tristesse, la colère, la frustration, le ressentiment, la culpabilité. Une patiente m’a dit récemment: “Moi, je mange mes sentiments.” C’est sa manière à elle de les gérer, vu qu’elle n’arrive pas à les exprimer. » Quand les émotions nous submergent, il n’est pas inintéressant de leur laisser la place qu’elles essaient de prendre plutôt que d’essayer de les faire disparaître entre deux tranches de saucisson. Les accueillir, c’est aussi apprendre, à force, à les reconnaître pour in fine mieux se connaître. « Qu’est-ce que je fuis, qu’est-ce que je comble ? » Apprendre à reconnaître les sentiments qui mènent aux crises, c’est se donner les moyens de les désamorcer à temps.

J’ai un problème, docteur?

À quel moment on peut dire qu’on a un problème avec la nourriture ? « Pour moi, en tant que psychologue, c’est quand la personne en souffre, explique Marina Blanchart. Elle peut manger très gras, être en surpoids, si elle n’en souffre pas, elle n’a pas besoin de moi. Le souci est là quand elle en souffre psychologiquement, physiquement, qu’elle a des problèmes de santé. Mais la démarche doit venir de la personne elle-même. » Quand Oscar Wilde a écrit cette fameuse phrase : « Le seul moyen de se débarrasser d’une tentation est d’y céder », on se doute qu’il ne pensait pas à la raclette. Et pourtant, le meilleur moyen de ne pas se relever la nuit et se jeter sur le frigo comme une lionne sur un gnou, c’est sans doute de ne pas s’imposer d’interdits.

« BEAUCOUP DE PATIENTES SE CONSTRUISENT UNE PEUR DES ALIMENTS QU’ELLES AIMENT, ILS DEVIENNENT DES ESPÈCES D’INTERDITS. OR, L’INTERDIT AUGMENTE L’ENVIE. »

« Le contrôle est une illusion absolue, ça ne fonctionne pas, estime Rachel Silski. Il y a une espèce de mantra du contrôle, dans notre société. Si on accepte que nos petits dérapages n’en sont pas vrai- ment, ils perdent leur côté catastrophique. Le contrôle est une tyrannie. Si on s’en défait, on est plus libre. » Si on veut assouplir sa relation avec la nourriture, il faut donc s’autoriser à la manger. « Ce n’est pas évident, admet Marina Blanchart. Beaucoup de patientes se construisent une peur des aliments qu’elles aiment, ils deviennent des espèces d’interdits. Or, l’interdit augmente l’envie. Si on veut diminuer cette envie, il faut se les autoriser. Le contrôle est le problème, pas la solution: plus je contrôle, plus je vais craquer. En “craquant”, mais je préfère dire en “s’autorisant”, on reprend vraiment le dessus. »

Donc on mange de la raclette?

Donc on mange de la raclette ! Mais si possible quand on a vraiment faim, pas juste envie. Or, la sensation de faim est au cœur du problème. Comment écouter son corps quand on a l’impression de ne jamais l’avoir fait ou ne pas parler son langage? « Pas toujours simple d’être attentif au vide de l’estomac et de faire la différence avec le vide intérieur, ou un supposé vide, admet Rachel Silski. On mange beaucoup avec la pensée, et plus tellement avec la sensation physiologique de la faim. » À ses patientes en phase de réapprentissage, Marina Blanchart propose ceci: ne pas manger le matin et attendre que la faim arrive.

« L’IDÉAL EST DE REVENIR À QUELQUE CHOSE D’INSTINCTIF PLUTÔT QUE RÉFLEXIF, QUELQUE CHOSE DE QUASI ANIMAL »

« On a tendance à se nourrir au moment des repas, un rythme qui ne correspond pas à tout le monde. L’idéal est de revenir à quelque chose d’instinctif plutôt que réflexif, quelque chose de quasi animal, sortir de ce que la société dit qu’il faut faire, manger, et retrouver les sensations. » Cela nécessite quelques ajustements, tant sur le fond que sur la forme. « Le comment manger est aussi important que ce qu’on mange », explique Rachel Silski. Si vous ne comprenez rien à l’étiquette d’un aliment, il y a de grandes chances pour que votre corps non plus. « On a une alimentation qui ne favorise pas le sentiment de satiété. La junk food est pleine d’additifs et de produits qui faussent la faim, comme le glutamate, un exhausteur de goût qui vient perturber le cerveau et lui donner des informations contradictoires. Ensuite, on mange trop vite, sans mastiquer, souvent en étant concentré sur autre chose: soit en rue, en marchant, soit en regardant la télé, son téléphone, son écran d’ordinateur. Le corps ne se rend même plus compte qu’il est nourri, il est occupé à autre chose et ne communique plus de manière efficace avec le cerveau. »

Manger est une activité prenante. Consacrez-lui votre cerveau : prenez le temps, goûtez, savourez. « Analysez les sensations que vous procure la nourriture. Déterminez ce qui est agréable dans cet aliment, ou ce qui est désagréable, peut-être », propose Marina Blanchart.

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