Voilà quinze ans que Baptiste Lalieu a créé Saule à sa démesure et chante la vie douce-amère en français. Rencontre avec un adepte de la remise en question, un ennemi de l’ennui, un éternel aventurier, un « rebelle rêveur » sensible aux exigences et aux talents démultipliés. Notre GAEL Guest du mois d’octobre nous livre son mantra phare. Photos: Laetizia Bazzoni. 

Le mantra de Saule

“HEUREUX LES FÊLÉS, CAR ILS LAISSENT PASSER LA LUMIÈRE”

« J’adore l’idée de nourrir sa différence pour en faire une qualité. Je suis entré au conservatoire de théâtre précisément grâce à mes gaffes. J’ai été choisi avec cinq ou six autres candidats pour mon côté goofy lunaire complètement à côté de la plaque. “On cherche plus des personnalités que des mecs qui font des alexandrins nickel”, m’a-t-on dit. »

Quand tu chantes de ta voix douce et haute, en contraste avec ta stature, c’est aussi comme une fêlure…

« Beaucoup de gens m’ont découvert en Belgique quand je faisais les premières parties de Bénabar. Quinze ans plus tard, ils me disent encore que ce contraste les a frappés : “On a vu cette grande carcasse arriver… Quelle surprise, cette voix tout enfantine !” J’aime jouer sur ce côté “Je ne ressemble à personne d’autre”. »

Une de tes fêlures dans la vie quotidienne ?

« J’étais persuadé que je ne divorcerais jamais de la maman de mes enfants, avec qui je suis resté vingt ans, et pourtant c’est arrivé. Eh bien, je préfère être quelqu’un qui s’est pris des parpaings qu’un mec qui n’a jamais rien connu dans la vie, qui est resté sur les rails d’un couple devenu propret et sans relief. »

En même temps, un vase plein de fêlures, c’est plus fragile. Tu ressens aussi ce côté-là ?

« Ce côté à fleur de peau est le revers de la médaille, mais j’assume. Ma sensibilité me joue évidemment des tours, par exemple quand le soir, au lieu de
m’endormir, je pense à 150 000 trucs. À un moment donné, je devais carrément mimer le geste de débrancher une prise pour éviter que ça turbine. Avec le temps, j’essaie de lâcher prise sur certaines choses, comme sur la volonté que les gens s’aiment les uns les autres. Si j’organisais une fête, cela me tenait terriblement à cœur que tout le monde matche. Maintenant, je me dis : “Laisse la vie faire ! Tu n’es pas responsable de ce qui se passe entre les gens ! Essaie plutôt de cultiver, toi, de belles relations avec chacun.” J’y arrive de mieux en mieux, mais ça a été un gros taf. Je n’essaie plus à tout prix que ma compagne devienne super copine avec mes enfants. Ils s’entendent bien, ça va. Et peut-être que plus je lâche, plus ça va… »

Qui pour toi incarne bien le fêlé ?

« Le personnage de Joaquin Phoenix dans Joker. Ce film n’est qu’une fêlure. Ou Michael Keaton dans Birdman : il joue un type qui a eu du succès jadis dans un Marvel de superhéros et qui met en scène une pièce de théâtre à New York. Je pense à ce moment dans un bar où il tient un monologue super bien écrit à l’une des critiques les plus influentes de la ville. Il lui déballe que le plus petit des artistes sera toujours plus grand que le plus grand des critiques parce que lui, au moins, il ose monter sur scène. »

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