Après six ans de silence, Camille voulait revenir avec un disque de protestation, mais c’est
un sonore et poétique Ouï qui est sorti de sa bouche. À la fois invitation à l’ouverture et profonde respiration vitale. Interview oxygénante.

Lorsque nous la retrouvons cet après-midi-là, Camille nous demande de réaliser l’entretien en marchant autour des étangs d’Ixelles. Dans l’univers de la chanteuse et danseuse, la musique et le mouvement sont intimement liés, dans un même souffle, une même inspiration. La Parisienne a quitté la ville depuis deux ans pour planter ses racines dans un village au milieu de la campagne. 

«Si la cuisine vient du cœur, la musique vient de l’estomac», chantez- vous sur le morceau Je ne mâche pas mes mots. Cela résume bien votre approche d’une musique qui sort du corps, des tripes?

Oui, le corps est notre lieu de vie, notre véhicule de voyage. Et le siège de nos émotions. C’est aussi mon instrument de travail. La musique vient de l’estomac, mais aussi des pieds. De chaque cellule. Le chant est pour moi le liant du langage du corps. On prolonge le geste par la voix ou la voix par le geste et cela forme un tout. Je commence très souvent à composer par le chant, qui émane directement des émotions, et j’harmonise au piano par la suite. Tout vient de l’intérieur.

Cette faculté de composer de manière libre et naturelle, cela vous a été transmis par votre éducation?

Je pense que c’est inhérent à tout un chacun, mais si on n’a pas grandi dans une culture qui favorise cela, il faut le réveiller. Mes parents me laissaient libre de mes mouvements. J’ai fait beaucoup de danse classique, plus rigide, et j’ai fait des études assez intellectuelles (Sciences-Po, NDLR). Je suis arrivée là par le chant, l’écriture de chansons, par la danse afro-brésilienne, la danse africaine. C’est un travail de fond. La transmission s’est faite spontanément par l’expérience du chant sur la scène. La scène et le public me nourrissent. Ce qui s’y passe ne ment pas, cela nous échappe.

Vous avez été mère pour la deuxième fois il y a quelques années et votre single Fontaine de lait évoque l’allaitement maternel. Est-ce que la maternité a changé votre façon de créer?

J’ai eu l’impression que cela m’ancrait dans mes émotions. J’ai parlé avec Keren Ann de la période de l’allaitement: le rapport aux mots change complètement, on n’a plus la force de réfléchir, on est dans l’être et le doux. C’est incroyable. J’ai été portée par cela, par le sentiment d’être une source au-delà du langage, des concepts, des réflexions. Cela me nourrit de donner et de recevoir. Cela nourrit l’amour que je mets dans la musique. Parce qu’en tant que maman, il serait stérile de ne donner de l’amour qu’aux siens. Les enfants montrent le chemin pour donner de l’amour à l’extérieur. Fontaine de lait raconte cela, ce va-et-vient, ces liquides de l’homme et de la femme, ces vases communicants de l’amour.

Vous dédiez une chanson à votre père, Fille à papa. Une chanson qui a mis du temps à voir le jour. Le temps du deuil?

Le deuil n’est jamais fini, je pense. Mais c’est vrai qu’on ne peut pas écrire tout de suite après un événement comme celui-là. Mon père m’a beaucoup transmis: comme ma mère, il était un grand littéraire, il était Français et anglophone, il écoutait beaucoup de musique, il jouait de la guitare, du piano, il chantait… Mon amour du langage me vient de mes parents. Le langage est nourricier à mon sens, il nourrit ma bouche. J’ai un plaisir oral quand je chante. J’adore écouter les bébés babiller: ils ont un rapport charnel aux sons, aux vocalises, comme s’ils allaient les manger. Pour apprendre à chanter, il faut d’abord retrouver ce plaisir du babillage.

GAEL JUIN

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