Le journaliste, chroniqueur radio et romancier allie comme personne la rigueur et la légèreté. Dans le cocon protecteur de son bureau et de l’heure matinale, Sébastien Ministru choisit ses mots, traque les excès de lyrisme, mais « laisse venir » son prochain roman. Par Anne-Sophie Kersten. Photos: Liesbet Peremans.

Les confidences de Sébastien Ministru

À l’école, tu étais comment ?

Très timide, très peureux et très sur mes gardes car j’ai senti dès l’école primaire qu’on allait se moquer de moi. Et c’est ce qui s’est passé, les attaques, le harcèlement, même si on n’appelait pas ça comme ça à l’époque. J’ai très tôt organisé des stratégies d’évitement et de fuite. Ça ne favorisait pas les liens avec les autres !

Ton humour viendrait-il de là ?

Sans doute. C’est une espèce de défense qui offre une force que les autres n’avaient pas. Ils passaient quand même leur vie à pointer ma différence…

Ils te trouvaient sensible, un peu « féminin » ?

Oui, ils sentaient sans doute que j’étais un petit garçon précieux, un peu efféminé. Et qui n’allait pas jouer avec les autres. En plus, je travaillais très bien à l’école. À un moment, je me suis dit qu’il fallait peut-être que je travaille moins bien pour qu’on me lâche la grappe. À l’époque, dans les années 60, dans le milieu ouvrier, pour certains, bien travailler à l’école, c’était pas très viril. Après les primaires, ça a été encore plus pénible. Heureusement, à Mons, je suis tombé dès la première année secondaire sur mon meilleur ami, Jean-Pascal, qui était comme moi. On a souffert, mais à deux.

Que faisaient tes parents ?

Je n’ai pas eu de chance, car à 16 ans, quand j’ai commencé à comprendre que j’allais avoir du souci, car ce que je ressentais ne correspondait pas aux normes, j’ai perdu ma mère, ma première alliée. Je me suis retrouvé encore plus désemparé. Avec la peur que les autres me dénoncent. Ils le savent mieux que toi, eux, que tu es un « sale pédé ». Ils te le disent. Donc tu as peur que tes parents l’entendent, l’apprennent comme ça et que ça leur fasse beaucoup de peine. Vers 10, 12 ans déjà, je me suis dit : « Les autres, c’est fini. » J’avais mon meilleur ami, les autres n’existaient pas. Quand mes parents sortaient avec mon frère et mes deux sœurs, les gens étaient étonnés : « Le quatrième, on ne le voit jamais ! » J’étais dans une volonté de disparition. Je savais mieux que les adultes les scénarios que j’allais devoir affronter. À développer toutes ces stratégies, tu grandis plus vite que les autres, tu ne joues jamais, alors que tu devrais juste t’amuser. Moi, je me refusais ce droit. Si on peut éviter que des mômes soient confrontés à ça en 2019, parlons-en.

« Je souhaite Serge à n’importe qui. Ce que je fais, c’est grâce, à cause et pour lui (…) Dans ses yeux, je me sens la personne la plus importante au monde. »

Quelle caractéristique as-tu hérité de ta mère ?

Oh là là ! C’est bizarre, mais même si c’était très fusionnel avec elle, si elle était très possessive et que j’étais tout le temps avec elle, je l’ai très peu connue. Elle était gravement malade. Sa santé toujours en suspens me faisait un peu chier dans ma tête de gamin. Et je n’osais pas le dire, évidemment. Je me disais que les autres, eux, avaient des mères qui allaient bien.

Tu l’as toujours connue malade ?

Oui, c’est carrément inscrit dans mon roman des origines. Quand elle était enceinte de moi, il y a toujours eu cette phrase : « Ce sera l’enfant ou la mère. » 

Finalement, ça a été les deux ! Et elle a quand même encore eu trois enfants ensuite.

Oui, c’était une espèce de kamikaze, de machine à faire des enfants. Elle était tout le temps là avec nous, couchée. Il fallait lui donner ses médicaments, c’était moi qui m’occupais de sa pharmacie. Elle a eu deux opérations à cœur ouvert, des séjours à l’hôpital. On parlait de valves, de machins. Je ne comprenais rien. Aujourd’hui, à 58 ans, je ne sais pas du tout quelle femme c’était. Elle essayait d’être souriante. C’était une marrante. J’ai peut-être pris ça d’elle.

Tu dis que Serge, ton compagnon depuis 32 ans, est ton premier fan. Qu’est-ce qu’il t’apporte ?

C’est simple : tout ce dont j’ai besoin. Il me rassure, il me protège, il me procure une forme de stabilité. Il a un regard sur moi dont les bienfaits mériteraient d’être homologués par l’OMS. Je souhaite Serge à n’importe qui. Il me donne du courage, je me dis : « C’est lui qui a raison. » Ce que je fais, c’est grâce, à cause et pour lui. C’est drôle, hein, mais c’est vrai. Dans ses yeux, je me sens la personne la plus importante au monde.

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GAEL mars

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