Pour une fois, François Damiens s’écarte des projecteurs, le temps de vous présenter un ami d’enfance, Gregory Rodesch, chirurgien pédiatrique à l’Hôpital universitaire des enfants Reine Fabiola (HUDERF) et à la Clinique Sainte-Anne Saint-Rémi. Résumé d’une fabuleuse amitié. Photos: Filip Van Roe.

La rencontre

Quand les deux amis se retrouvent, François sort d’une journée de shooting, Grégory de salle d’op. « Grégory m’impressionne, mais je ne dirais jamais ça devant lui. » François donne le ton en se marrant. Assis à ses côtés sur le même muret, le flatté pouffe. Ces deux-là se connaissent depuis toujours. « On jouait au foot dans le même club. Quand j’ai connu Greg, il attendait sur la banquette. » « En même temps, toi tu jouais au goal, il n’y avait qu’un seul gardien. » Le duo est bien rôdé.

François Damiens: Je pense que si j’avais pu choisir mon métier, j’aurais fait comme lui. Il étudiait la médecine et moi le commerce extérieur à l’EPHEC, et je ne comprenais déjà pas une ligne à ses bouquins. Je déchiffrais encore moins son écriture. Greg avait déjà une écriture de médecin avant d’avoir fait la médecine. Et puis, je n’avais pas la capacité de rester assis aussi longtemps. D’ailleurs, il suffit de voir l’état de ses fesses… J’aimais déjà beaucoup le fait qu’il ne la ramène pas. C’est encore comme ça aujourd’hui: si tu ne lui demandes pas ce qu’il fait, il ne le dira jamais.

Vos métiers vous semblent-ils si différents?

François Damiens: Ce sont des métiers d’extrême précision tous les deux.

Grégory Rodesch: Je pense qu’ils se ressemblent, c’est vrai. Ils sont très concrets. Le fait de travailler avec ses mains ou de faire rire nous confronte aux gens dans les deux cas. Lui, sur un plateau de tournage, ou moi, face à un patient, nous sommes sur le terrain, dans la réalité du moment. (Il se tourne vers François.) Tu leur fais beaucoup de bien, aux gens, en les faisant rire et moi je les soigne, j’essaie qu’ils se sentent mieux. Ce sont des métiers très immédiats par rapport au bien qu’on peut faire aux gens.

François Damiens: Quand je tourne une caméra cachée, je pense toujours au gars allongé sur son lit d’hôpital qui, en rigolant un peu, oublie pendant un moment ce qui l’amène là, ce qui lui fait mal… Je me rappelle, il y a quinze ans, être passé dans un couloir d’Erasme à l’heure où on diffusait l’émission de caméras cachées. Je voyais tous les petits ventres qui gondolaient en dessous des draps. Je trouvais ça cool, j’avais l’impression de servir à quelque chose. Parce qu’une des premières questions qu’on se pose quand on exerce un métier, c’est de savoir à quoi on sert.

L’humanité, c’est votre moteur?

Grégory Rodesch: C’est la base. Il faut savoir écouter, être avec l’autre, empathique avant de s’attaquer à la pathologie. C’est essentiel. On peut passer à côté d’un problème parce qu’on n’a pas suffisamment écouté la personne.

François Damiens: C’est pareil pour une caméra cachée. On doit d’abord avoir une idée un peu définie de qui on a en face de soi avant de commencer la blague. Comme sur le billard, il faut faire parler le patient avant de l’opérer.

« Écouter, c’est le talent des timides » – Grégory Rodesch

Grégory Rodesch: Ses caméras sont extrêmement humaines. Elles pourraient vite basculer dans le mauvais goût et la méchanceté s’il n’avait pas cette immense tendresse pour la personne qu’il se prépare à piéger. Écouter, c’est le talent des timides

François Damiens: C’est vrai qu’on est tous les deux super timides. Greg, j’imagine que quand tu as opéré un enfant de 1 an et que, dans la chambre, les parents et parfois les grands-parents attendent l’arrivée du docteur qui va donner les premières nouvelles, c’est une montée sur scèneIl faut trouver le bon mot, l’attitude adéquate? Tu es dans tes petits souliers, non? Et, question de vie ou de mort, c’est encore autre chose que de déclencher le moteur de la caméra et de savoir si on va faire rire ou pas.

Grégory Rodesch: Quand, avant d’opérer, je dois expliquer à une maman les risques de l’opération, qui peuvent être importants, et qu’elle tombe en pleurs, j’ai envie de la prendre dans mes bras, c’est humain, et en même temps, je dois jouer le rôle du chirurgien, rester à ma place, concentré sur un geste technique.

François Damiens: Dans un autre registre, quand je dois expliquer à quelqu’un qui a été piégé pendant trois quarts d’heure que c’était une blague, qu’il ne doit pas s’en faire, qu’on ne doit pas lui arracher les dents ou que sa fille ne va pas épouser un voyou, la personne a besoin de parler et de vider son sac. Elle te sort des trucs qui sont complètement hors réalité, c’est d’un encadrement psychologique qu’elle a besoin.

« Tu as toujours envie que tes enfants réussissent là où tu as échoué. » – François Damiens

Le fait de s’exposer témoigne aussi d’un besoin de reconnaissance…

François Damiens: Toi oui… Moi moins!

Grégory Rodesch: Ça ne fait pas vraiment partie de mon métier. Par contre, j’ai très envie et besoin que la chirurgie pédiatrique soit reconnue comme discipline en tant que telle en Belgique, car c’est un des rares pays européens qui ne la reconnaît pas. Étrangement, c’est assez compliqué d’opérer des enfants en Belgique. Il faudrait regrouper les enfants présentant ces pathologies chirurgicales spécifiques dans un ou deux centres de référence en Belgique. Ça permettrait aux jeunes médecins et paramédicaux de se former. Un enfant n’est pas un petit adulte, il mérite des soins appropriés, très spécifiques. Pour pallier ce manque, on essaie de travailler en réseau avec d’autres hôpitaux (CHU Saint- Pierre, CHR Namur). Actuellement, c’est le chirurgien qui se déplace pour opérer dans les différents hôpitaux.

Vous avez chacun une vingtaine d’années de métier, qu’auriez-vous envie de transmettre à vos enfants?

Grégory Rodesch: Même si je suis heureux du métier que j’ai choisi, je ne leur recommanderais pas de faire la médecine. Tout ce qui l’entoure sur le plan administratif et juridique prend de plus en plus de place dans la vie du médecin, qui parfois se détourne peu à peu de son art de guérir.

François Damiens: Tu as toujours envie que tes enfants réussissent là où tu as échoué. C’est paradoxal parce que tu leur dis comment faire, mais tu leur montres le contraire. Je rêverais d’avoir des enfants qui aiment la littérature, qui soient beaucoup plus intellectuels que moi, plus acharnés, qui aillent au bout des choses. Un enfant agit en général par mimétisme. On a beau marteler et répéter, ça ne fonctionne pas.

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