L’actrice a cette capacité rare de faire exister un personnage immédiatement. Elle impressionne dans Jusqu’à la garde, sidérant thriller conjugal primé à Venise.

Fille du professeur de médecine Jacques Drucker, nièce de l’animateur Michel et cousine de la journaliste Marie, l’actrice française n’était pourtant pas prédisposée à jouer la comédie. À 45 ans, Léa Drucker est à un tournant de sa carrière, distillant sur les planches autant qu’à l’écran cette assurance tranquille mêlée à une sensibilité à fleur de peau qui lui permet sans doute de tout jouer.

Récemment mère toxique dans le téléfilm « La Consolation » (d’après le livre de l’animatrice Flavie Flament), femme ambiguë de Mathieu Amalric dans La Chambre bleue, elle enchaîne les rôles au théâtre et sera bientôt dans le très attendu Place publique d’Agnès Jaoui. Mutique, figée, traquée, elle endosse la vie de Myriam dans « Jusqu’à la garde » de Xavier Legrand (Prix de la mise en scène à la Mostra), terrifiante chronique de la violence conjugale face à un Denis Ménochet massif en ex-mari violent qui a obtenu un droit de garde sur leurs enfants. On a adoré la rencontrer à Paris lors des journées UniFrance qui promeuvent le cinéma français dans le monde.

Pourquoi avez-vous voulu interpréter Myriam, une femme victime de violences conjugales?

Ce qui compte avant tout, c’est le scénario. Xavier Legrand, le réalisateur, m’attendait un soir à la sortie d’une pièce de théâtre où je jouais. Il m’a glissé le scénario d’un court-métrage (« Avant que de tout perdre », nominé aux Oscars en 2014 et point de départ du long-métrage, NDLR). J’ai immédiatement été saisie et emportée par l’histoire et par sa narration. Je l’ai ensuite rencontré, car je voulais être sûre qu’un sujet comme celui-là ne bascule pas dans les effets de spectaculaire.

« Les acteurs qui allient le drôle et le très émouvant ont bien raison, car la vie est tragi-comique »

J’imaginais un film d’action réaliste à l’image de « 4 mois, 3 semaines, 2 jours » (sur l’avortement, NDLR). C’est aussi comme ça que Xavier voulait travailler, de manière très brute, sans fioritures. J’étais totalement en confiance avec lui. Ensuite, en commençant à travailler sur le personnage de Myriam, je me suis rendu compte que j’étais déjà très reliée à elle, très connectée.

Pourquoi sentiez-vous cette connexion?

Pour un ensemble de raisons. Cela vient de bribes de choses vues, vécues, entendues. C’est une façon de se comporter face à un abus de pouvoir, face à une menace. Une façon de subir une situation dans laquelle on est victime, et que j’avais l’impression de comprendre intimement. C’est un peu un miracle du cinéma de rencontrer un personnage comme ça.

Dans le film, vous incarnez différents degrés de la peur, jusqu’à la terreur, Comment avez-vous travaillé ce sentiment-là?

Pendant le tournage, je pensais à un animal traqué, pris au piège. Un animal dans le danger bouge très peu, et dans la peur il y a toujours un moment de sidération. Car chaque mouvement de soi peut amener une menace, un danger. Dans le jeu, ça passe par des regards et des silences, beaucoup d’observation. Mais ce qui m’a le plus troublée au tournage, c’est le rapport à l’enfant. Le fait qu’un enfant soit témoin de violences conjugales est très particulier et malheureusement très courant.

J’ai développé une colère contre le personnage de Denis et un sentiment d’humiliation que je n’avais pas anticipés. C’est pourquoi j’ai tant aimé travailler avec Xavier, car on découvre beaucoup de choses avec lui. Cela passe aussi par le choix des comédiens. Le personnage de ma sœur (Florence Janas) prend sur elle la révolte de Myriam, qui se laisse dépasser par une situation dont elle a malheureusement l’habitude.

À l’inverse, dans « La Consolation », vous incarniez Gigi, une mère abusive qui n’a pas su protéger sa fille d’un viol. Comment avez-vous envisagé ce grand écart de jeu pour défendre une même cause?

La première question que je me pose pour accepter un scénario, c’est le but. J’ai tourné « La Consolation » quelques mois après « Jusqu’à la garde », également pour servir la cause des femmes. Mais pour incarner un personnage, il ne faut pas le juger. Je ne voulais pas accabler Gigi, c’est au spectateur de le faire. Moi, j’essaye de comprendre pourquoi cette mère se comporte de telle manière afin de ne pas la représenter de manière caricaturale.

« J’ai développé une colère contre le personnage de denis et un sentiment d’humiliation que je n’avais pas anticipés »

Ces gens ont parfois dans la vie un personnage social très plaisant, tout cela est très complexe. Je cherche le moteur du personnage. On apprend beaucoup sur soi et sur l’humanité en incarnant des rôles de «méchants». On se demande où on en est par rapport à notre humanité. Ensuite, ce sont les actions qui définissent un personnage.

Qu’est-ce qui vous fait vibrer exactement?

De manière générale, j’aime les tragi-comiques. Sur le film de Legrand, j’étais intéressée par faire un film très dramatique mais sans verser dans le pathos. Les acteurs que j’aime sont capables d’allier le drôle et le très émouvant, ça va de Steve Carell à Frances McDormand (actuellement à l’écran dans « 3 Billboards », NDLR). Jaoui ou Zabou ont aussi cette capacité de relier toutes ces émotions et elles ont bien raison, car la vie est tragi-comique.

Que vous inspire notre époque, et notamment ce mouvement d’émancipation des femmes, au cinéma et ailleurs?

Les choses sont très bousculées. Le cinéma a souvent eu de l’avance, il y a de très grands personnages de femmes, et en même temps l’affaire Weinstein vient de ce milieu. C’est très troublant. Ce qui est en train d’arriver est quelque chose d’essentiel, de radical parfois. J’ai été perturbée au début par «Balance ton porc», je trouvais ça agressif, mais en lisant des choses, en parlant avec des amis, ma pensée a évolué et je trouve qu’il faut peut-être en passer par là pour secouer des choses qu’on ne supporte plus. Le débat est très passionné et finalement, je ne vois pas comment il pourrait en être autrement.

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