Nous leurs confions nos enfants et nos maisons, mais nous ignorons le plus souvent le parcours du combattant qui est le leur. Les travailleuses domestiques sans papiers ont peu de droits, et beaucoup de devoirs. D’après un texte de Myriam Leroy. Photos: Laetitia Bazzoni.

L’esclavage n’a pas disparu. La Ligue des travailleuses domestiques peut en témoigner. Ces femmes sans papiers, qui se réunissent régulièrement sous la houlette d’une responsable syndicale, sont nounous, aides ménagères, cuisinières ; elles s’occupent de nos vieux, de nos malades, de nos maisons, de nos enfants… et bien souvent n’ont plus vu les leurs depuis des années. Elles sont vulnérables à la cupidité : certains employeurs ne leur donnent que 3, voire 1 euro de l’heure, quand ils n’« oublient » tout simplement pas de les payer.

Objectif: se faire oublier

Toutes veulent travailler, payer leurs impôts, contribuer. Mais plus encore, toutes veulent vivre libres de leurs mouvements, sans craindre les contrôles dans les transports en commun, sans se cacher de leur agent de quartier, sans baisser les bras contre les abus de patrons contre lesquels elles ne peuvent pas porter plainte. Selon Alexandra, l’une de nos témoins, qui a étudié la question, il y aurait 150 000 sans-papiers en Belgique. Elle estime à 54 millions d’euros par mois les cotisations sociales perdues par l’État belge. « À vouloir nous maintenir dans notre situation, la Belgique y perd », affirme-t-elle.

« Elles vivent une vie spectrale où il faut se faire discrète, se faire oublier, ne pas faire de vagues et tout accepter. »

Elles travaillent chez nous, pour nous. Peut-être y en a-t-il une en ce moment qui s’affaire dans notre cuisine. Elles sont philippines, brésiliennes, algériennes, équatoriennes…, sont jeunes ou vieilles, mères, orphelines, parfois plus diplômées que nous, mais vivent une vie qui n’en est pas une, une vie spectrale où il faut se faire discrète, se faire oublier, ne pas faire de vagues et tout accepter.

Le témoignage d’Alexandra, 32 ans

Elle voudrait qu’on la renomme Alexandra : c’est le prénom de sa fille de 4 ans. Alexandra, elle, en a 32. Elle est philippine, a quitté le pays après son diplôme en nursing, parle anglais avec une fluidité dont les Belges francophones ne peuvent que rêver, et tant son débit de paroles, rapide, que son regard, alerte, laissent entrevoir un esprit vif et aiguisé. « Beaucoup de gens me disent que je suis intelligente, que je pourrais avoir plus dans la vie. Moi, j’aimerais exercer le métier pour lequel je me suis formée, travailler par exemple dans une institution pour personnes âgées. À la place, je nettoie des toilettes. »

Indéniablement, cette fille a la niaque, mais le sourire qui éclaire son faciès enfantin s’évanouit quand elle évoque un quotidien qu’elle vit comme une lutte, « a struggle ».
À la question : « Qu’est-ce qui est le plus difficile à vivre pour vous, ici ? », elle écrase une larme. Ses parents. Voilà ce qui la mine le plus. Ses parents vieillissants, restés aux Philippines, qu’elle n’a plus vus depuis tant d’années. Un de ses frères qui est mort et auquel elle n’a pu dire au revoir. Sa famille à laquelle elle n’a toujours pas pu présenter son enfant. Si elle rentre chez elle, elle ne pourra plus en partir. Mais la Belgique, ce n’est pas la panacée non plus.

« On nous parle de pays des Droits de l’homme, mais vous en êtes au même stade qu’aux Philippines à ce sujet. »

Alexandra a d’abord atterri aux Pays-Bas comme fille au pair, « mais ça s’est mal passé ». L’agence qui l’avait mise en relation avec une famille maltraitante était corrompue, dit-elle, et a fini par faire faillite. Elle évoque, tout au long de sa route, de mauvaises rencontres, des abus. Alexandra a fui les Pays-Bas, fui la famille qui l’avait mise en esclavage, pour atterrir en Belgique, sans le moindre contact, pensant pouvoir émigrer in fine au Canada, son but. « On m’avait dit qu’ici, j’allais être régularisée facilement. » Cela fait huit ans qu’elle vit chez nous, et quatre qu’elle s’occupe seule de sa fille. « Mon ancien compagnon est une bonne personne, mais il manque de maturité pour être père. Et sa famille, marocaine, ne voulait pas de moi. »

Elle travaille pour de riches familles, passe d’un foyer à l’autre au gré des caprices de ses employeurs, évoque des horaires intenables, son épuisement, et l’argent derrière lequel elle court. Quand elle a fini de nettoyer, lessiver, cuisiner… elle vend des parfums à la sauvette. « Mais des vrais, pas des copies », rassure-t-elle quand on en lui en prend un. Et elle répète : « C’est si fatigant. » 

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