Elise, 48 ans, a terriblement souffert du comportement de sa mère, qu’elle décrit aujourd’hui comme une perverse narcissique.

« J’attendais Noël avec impatience… »

« Noël allait être génial, je l’attendais avec impatience. Mon grand-père bien-aimé serait là et maman, elle, serait plus supportable. Quand il y avait un invité, elle se comportait toujours mieux, elle était si maligne… Mais ce soir-là, elle a pris la couverture du chien et a dit : “C’est ici que tu dois t’asseoir, petit cochon ; d’ailleurs c’est encore trop beau pour toi.” Grand-père a détourné le regard. Mon monde a éclaté en mille morceaux, la douleur me piquait les yeux. Cela confirmait ce que je pensais : tout était de ma faute et je ne méritais pas mieux. En même temps, je savais que ce n’était pas vivable. J’avais 15 ans et cette nuit-là, j’ai fui chez mon père.

« J’entends encore sa litanie constante sur les nombreuses façons dont je ruinais son existence »

Mes parents vivaient séparément. Mon père a connu la misère et c’est un vrai cabossé. Il a bon cœur, mais il s’est coupé de tout sentiment. Il m’a ouvert les portes de sa maison, mais ne savait pas pour autant que faire de moi. Ce qui est certain, c’est qu’il ne voulait pas entendre mon histoire. J’ai discuté avec ma belle-mère pendant des nuits. Jusqu’à ce que mon père dise : “Arrêtons là maintenant.” C’était la confirmation de ce que ma mère m’avait toujours dit : je n’étais pas digne d’attention, j’étais une pleurnicheuse.

« Je gâchais sa vie »

Comment évoquer la pure méchanceté de ma mère ? J’entends encore sa litanie constante sur les nombreuses façons dont je ruinais son existence. Comme elle espérait que je sois morte. J’étais une enfant malade, j’ai fait des allers-retours à l’hôpital très jeune. J’avais besoin de beaucoup de soins. J’étais par moments incontinente. Voilà pourquoi elle était constamment en colère contre moi. Je gâchais sa vie, j’étais blâmée pour tout ce qui lui arrivait, littéralement. Lors d’une promenade, un jour, elle s’est cognée contre un poteau. Elle s’est tournée vers moi et m’a dit : “Tu ne peux pas regarder où je vais ?!” À l’extérieur, elle jouait les saintes. Elle élevait trois enfants seule, dont une qui avait besoin de beaucoup d’attention… Elle pouvait aussi être très attachante ; d’ailleurs, tout le monde tombait dans le panneau.

Ma mère, ce gourou

Elle avait tout d’un gourou. Ma mère nous a isolés, lavé le cerveau. Mon frère était le garçon en or ; elle avait besoin de lui, le seul homme de la maison. Ma sœur, elle, avait quelques prérogatives. Beaucoup plus tard — après la quarantaine —, nous nous sommes retrouvés tous les trois et nous nous sommes reconnus comme des personnes partageant un lien, nous signifions quelque chose les uns pour les autres. Enfants, nous n’étions que les pions de son jeu, qui consistait à diviser pour mieux régner.
J’étais laide et bête. Qui aurait pu s’intéresser à moi ? Quand je lui parlais d’un chouette professeur à l’école, elle me disait : “Je vais l’appeler ce soir et lui dire comment tu travailles et à quel point tu es méchante.” Toutes mes relations possibles avec le monde extérieur étaient sabotées, afin que je continue à être comme elle me voyait : sa possession. Je n’étais pas un être humain, j’étais un objet dans son chemin.

« Force est de constater que j’ai aussi alourdi la génération suivante avec mon passé… »

Pas besoin d’être fin psychologue pour savoir qu’une image de soi aussi médiocre affecte votre choix en matière d’homme à l’âge adulte. Mais bon… je suis très fière de mes deux fils. Ce sont de bons garçons. Je voulais aborder leur éducation complètement différemment et leur donner l’amour, la reconnaissance et la chaleur qui m’ont manqué. Il s’avère que j’ai été une mère surprotectrice et contrôlante. J’admire mes fils qui ont osé me dire : “Tu nous traites comme des imbéciles, on déteste ça.” La souffrance que je porte, je peux essayer de faire avec. Mais force est de constater que j’ai aussi alourdi la génération suivante avec mon passé

Ça me met en colère et ça me rend triste. Il m’a fallu beaucoup de temps avant de mettre des mots sur le comportement de ma mère : perverse narcissique. C’est un psychologue qui m’a suggéré de me documenter sur le sujet. Tout s’est alors mis en place et le soulagement a été gigantesque. Tout ceci avait un nom ! Ce n’était pas de ma faute et je n’étais plus seule.

Pas le droit de pleurer

À la maison, j’ai toujours été le clown, l’éternelle gentille. Cela a pris des années avant que je ne m’autorise à pleurer. En thérapie, je riais constamment, car je pensais que je n’avais pas le droit de pleurer, ces larmes ne sont venues que plus tard. Je ne parle plus à ma mère. Elle a déménagé à l’autre bout du monde, alors c’est facile. Chaque e-mail reste sans réponse, je refuse tout contact. La conversation ultime dans laquelle je pourrais lui rappeler ce qu’elle a fait et lui demander pourquoi ne viendra jamais. J’en connais trop sur les pervers narcissiques pour croire qu’une telle conversation est possible. Elle est ce qu’elle est. C’était ce que c’était. J’en ai fini avec ça. »

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