Premiers de classe ou vrais malins, ils ont commencé leur carrière en entreprise, vissés à leur chaise de bureau… avant de tout plaquer pour un métier artisanal. Changement de cap, direction bonheur. Par Lauranne Lahaye. Photos: Laetizia Bazzoni. Par Lauranne Lahaye. Photos: Laetizia Bazzoni.  

Quand il a appris que Simon entamait une formation en boucherie, son big boss aux Pays- Bas lui a dit: «Il y a ceux qui seront contents pour toi et ceux qui rigoleront de toi. Mais la moitié de ceux qui rigoleront seront probablement jaloux d’être assis dans cette salle alors que tu l’auras quittée.»

« Il était temps que je montre ce que je valais vraiment. »

Après ses études, Simon a d’abord travaillé pour une société qui faisait du business offshore. Bosser en optimisation fiscale au Luxembourg, c’était pour lui la représentation d’une certaine réussite, l’occasion de faire taire ceux qui disaient de lui que c’était un rigolo qui prenait tout par-dessus la jambe: «À l’école, j’étais parmi les premiers de classe en termes de ressources, mais assis au dernier rang. À l’université, je n’allais pas au cours, mais je réussissais. Il était temps que je montre ce que je valais vraiment.»

Ça a boosté votre confiance en vous?

«Non. Il m’en fallait toujours plus: plus de reconnaissance, plus de responsabilités, plus de technicité. J’ai cherché à me faire embaucher en salles de marché, je voulais qu’on me reconnaisse comme “quelqu’un qui pesait”, et ça semblait être l’endroit idéal. Un téléphone en poche, des ordinateurs devant moi, mais de plus en plus déconnecté du réel

Vous devez votre reconversion à une lecture…

«Un article sur les ultra-sensibles, dans lequel je me suis parfaitement reconnu. Ma sensibilité excessive m’a souvent fait me sentir différent. Un mal-être pour lequel, entre autres, j’ai été suivi pendant dix ans sans qu’on ne pose de diagnostic précis. J’ai compris que je n’étais pas seul à me poser tant de questions, à réfléchir en arborescence — chez moi, la réflexion ne s’arrête jamais, il n’y a pas de bouton “off”, une parenthèse s’ouvre, puis une autre et encore une autre, c’est beaucoup d’angoisses. Le modèle de réussite dans lequel je m’étais enfermé n’était pas celui qui m’était destiné. À partir de là, la décision a été univoque: je serais boucher

Simon Bomans: quitter les salles de marché pour devenir... boucher!

Atypique!

«Dans ma famille, on a toujours aimé manger. Ma mère est une grande cuisinière et, à l’époque, j’étais en couple avec une fille dont la famille était bercée dans la tradition bouchère. Des amis m’ont rappelé que j’avais évoqué la boucherie avant l’unif… Je ne m’en rappelais pas.»

« Certains s’accommodent de cette course à la performance. Pas moi. »

Vous n’avez pas quitté le bateau d’un coup…

«J’ai misé sur une option sage: un 4/5 qui me permettait de suivre des cours de boucherie, trois soirs par semaine, en gardant mon job. Je perdais 20 % de mon salaire, mais ça valait le coup. En salles de marché, j’ai connu des gens qui rêvaient d’être paysagistes, cuisiniers, pères au foyer… Beaucoup sont coincés dans des standards old school à atteindre: une villa, une belle voiture, de gros bonus… Certains s’accommodent de cette course à la performance. Pas moi.»

Être boucher, c’est se vider la tête?

«La remplir, justement, mais avec l’essentiel: j’ai mon couteau, mon billot, ma viande, et je dois aller d’un point A à un point B. Je sais ce que je dois faire et comment! Ce qui ne m’empêche pas de mettre de l’intellect et du cœur dans ma découpe et mes préparations.»

Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans le métier?

«L’honnêteté, surtout. La vie de boucher, c’est difficile, il faut se lever à 5 h 30, être en atelier en même temps qu’au comptoir, souvent jusque tard, sans jamais négocier avec l’extrême technicité du métier. Tu ne gagnes pas une montagne d’argent simplement en te positionnant sur un bon deal comme en salle de marché. Si les gens n’aiment pas ton produit, ils ne l’achètent pas. J’aime aussi le contact avec la matière, ça m’apaise, et l’idée de reprendre le flambeau de l’artisanat là où certains l’ont laissé, à ma manière

Simon Bomans: quitter les salles de marché pour devenir... boucher!

Comment vos proches ont-ils accueilli ce changement?

«J’ai beaucoup discuté de ma reconversion avec mes parents — des gens formidables, qui m’encouragent. Ils avaient droit à une explication, par respect pour ce qu’ils m’ont transmis, les études dans lesquelles ils m’ont accompagné. Ma copine est heureuse de me voir enfin heureux

Le but, c’est d’ouvrir une boucherie?

«De terminer ma formation ( juin 2018, NDLR), de partir à la rencontre de producteurs, en Écosse et en Espagne entre autres, puis de lancer une enseigne de qualité. À 26 ans, je gagnais 3 000 euros nets par mois, mais je n’avais le goût de rien. À 30 ans, mon objectif est de continuer à vivre de plaisirs simples, et l’artisanat y contribue largement.»

Et si ça ne marchait pas?

«J’ai évincé la notion de risque pour me centrer sur l’autoréalisation. Aujourd’hui, je suis celui que je voulais être, celui que je devais être. J’évite de faire des plans, je suis le mouvement. C’est quand tu ne calcules pas et que tu es libéré que ça marche. Comme au tennis: si tu es tendu, tu mets tout dehors!»

VOILÀ DU BOUDIN

Fou de musique, Simon a créé la Boudin Room, concept inspiré de la Boiler Room — des DJ sets retransmis en direct sur Facebook. Ici, les caméras se posent d’un côté sur des platines et de l’autre sur Simon, qui prépare du boudin. Surréaliste mais efficace, le concept cartonne «parce que c’est une histoire de gens qui se connectent entre eux. Ce n’est que du partage.» WWW.FACEBOOK.COM/BOUDINROOM

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