Si vous manquez de lectures ou de sujets de conversation en cette fin d’année, ces titres-là vont animer vos soirées. Par Paloma de Boismorel.

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ENNEMI CACHÉ

Drôle, futée et impertinente, la journaliste Myriam Leroy est aussi une victime. Rejetant cette étiquette et refusant de produire un témoignage larmoyant, notre ancienne GAEL Guest a préféré publier Les Yeux rouges, un roman-choc à propos du harcèlement qu’elle a subi sur les réseaux sociaux. On y suit les tentatives de drague par e-mail d’un certain Denis, dont la séduction sans réponse devient de plus en plus lourde, puis menaçante, avant de tourner à l’agression. Absente du texte, la narratrice (elle aussi journaliste) rapporte les propos de son harceleur et semble peu à peu dépossédée de son identité. Au fil des messages et de son anxiété, elle devient la proie d’une panoplie de problèmes de santé et de médecins aux diagnostics inquiétants, voire hilarants. Car contrairement à ce que pensent ses proches, qui lui conseillent d’ignorer les attaques, Internet fait partie de la « vraie vie ». Sa violence aussi.

Pourquoi on en a parlé ? Grâce à de réelles qualités littéraires et à un portrait inédit
du macho 2.0, Myriam Leroy a réussi à braquer les projecteurs sur un aspect minimisé ou méconnu du harcèlement sexuel qui continue à se propager en toute impunité (ou presque) sur le web.

  • LES YEUX ROUGES, MYRIAM LEROY, 190 P., ÉD. DU SEUIL.
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ALERTE À BRUXELLES

Les institutions européennes et la cybersécurité, il faut avouer qu’il y a plus romanesque. Auteur des romans La Salle de bain, La Télévision, Football ou encore Faire l’amour, Jean-Philippe Toussaint adore surprendre ses lecteurs en les embarquant dans les recoins de leur quotidien. Pour La Clé USB, le romancier ixellois s’est aventuré dans le quartier européen pendant trois ans. Le temps de rassembler les infos nécessaires à la vie de son personnage principal, chef d’une unité de prospective à la Commission en charge d’un rapport sur la mise en place d’une blockchain made in UE. Si vous ne connaissez rien à ces domaines ou qu’ils vous ennuient déjà, c’est le moment de vous rattraper avec ce vrai-faux roman d’espionnage où l’aventure n’est pas celle que l’on croit.

Pourquoi on en a parlé ? Suscitant comme toujours la curiosité grâce à son sujet, le roman de Jean-Philippe Toussaint s’est retrouvé sur la liste de plusieurs prix littéraires et a notamment été qualifié de « chef-d’œuvre » au Masque et la Plume où il a fait, chose rare, l’unanimité.

  • LA CLÉ USB, JEAN-PHILIPPE TOUSSAINT, 192 P., ÉD. DE MINUIT.
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DANS DE BEAUX DRAPS

Et si la solution était de dormir ? C’est en tout cas ce que croit la narratrice de ce roman complètement extravagant. À 27 ans, tout juste diplômée de Columbia, elle vient de perdre ses deux parents, mais la jeune femme s’en fiche. Ce qu’elle veut, c’est qu’on lui fiche la paix. Ce qu’elle veut, c’est échapper au vide existentiel de ses journées et à cette pression pathétique qui agite son amie Reva et les paumés de sa génération. À la tête d’un confortable héritage, notre héroïne loue un appartement à Manhattan, démissionne avec fracas de son job dans une galerie d’art et se fait prescrire des somnifères puissants par une psychiatre à côté de la plaque. Malgré les cachets avalés par poignées, la sérénité escomptée n’est pas au rendez-vous. Il faut dire que les activités somnambuliques de la dormeuse révèlent de dangereux fantasmes.

Pourquoi on en a parlé ? Acclamée comme la version féminine de Bret Easton Ellis (qui est également fan), l’auteure américaine Ottessa Moshfegh livre ici un thriller psychiatrique parfois dérangeant qui épingle non sans ironie les pathologies de notre société matérialiste.

  • MON ANNÉE DE REPOS ET DE DÉTENTE, OTTESSA MOSHFEGH, 304 P., ÉD FAYARD.
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PARADIS ARTIFICIEL

Impossible de passer à côté de Sérotonine en ce début d’année. Houellebecq faisait la une des médias et son livre remplissait les tables des librairies. Cette effervescence associée aux propos graveleux, misogynes et homophobes des personnages m’avaient dissuadée d’en parler dans GAEL. Mais le roman a indéniablement marqué les lecteurs en 2019 par son humour noir et sa lucidité sociologique. Florent-Claude, 46 ans, décide de tout plaquer pour fuir la médiocrité de son existence. Atterrissant dans la minuscule chambre d’un hôtel, l’antihéros sous antidépresseurs se raccroche aux ombres du passé. À côté de quelques portraits féminins peu flatteurs, la silhouette de Camille, femme aimée et perdue, traverse le roman en filigrane, l’occasion pour le très nihiliste Houellebecq d’admettre enfin la possibilité de l’amour.

Pourquoi on en a parlé ? Vendu à plus de 450 000 exemplaires, étiqueté tour
à tour de « romantique », « cynique » et « visionnaire », Sérotonine n’a pas laissé indifférent. Certains commentateurs ont même vu dans la description du désespoir des agriculteurs un texte annonciateur du mouvement des gilets jaunes.

  • SÉROTONINE, MICHEL HOUELLEBECQ, 352 P., ÉD. FLAMMARION.
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Ainsi soit-il

On est habitué au traditionnel roman de rentrée d’Amélie Nothomb, sorte de conte moderne explorant les sentiments grâce à des personnages aux noms improbables. Pourtant, cette année, l’auteure belge a créé la surprise avec Soif. Sous ce titre sobre, la romancière chapeautée (et culottée) propose une réinterprétation radicale de la Passion du Christ. Se glissant dans la peau de Jésus à quelques heures de sa mort, elle lui donne une épaisseur humaine aussi troublante que touchante. Le fils  du Dieu chrétien est bel et bien un homme, qui éprouve l’amour charnel, mais aussi la gourmandise, la colère et surtout la soif, la plus belle des sensations terrestres, selon lui. Un texte intense que l’on boit d’une traite.

Pourquoi on en a parlé ? Remise en question de certains dogmes chrétiens, Soif est une vraie prise de risque pour l’auteure à succès, qui avoue volontiers avoir écrit le livre de sa vie. Le jury du Goncourt ne s’y est pas trompé en le sélectionnant pour sa short list.

  • SOIF, AMÉLIE NOTHOMB, 162 P., ÉD. ALBIN MICHEL.

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