À 23 ans, Alice Dutoit hausse le ton sur Madame, un deuxième album punchy, où elle ose le français, nous incite à accepter nos imperfections et affirme une parole féministe qui a jailli naturellement. PAR ISABELLE BLANDIAUX.

Alice, sur le rebord du monde

Un matin radieux de septembre. Cheveux platine, regard acier et robe rose bouffante, Alice on the Roof semble sortie du pays imaginaire où les lapins parlent et où le temps tourne fou. Elle semble n’avoir jamais aussi bien porté son nom que lorsque nous la rencontrons, alors que la maquilleuse la prépare à tourner le clip de son morceau How Long, sur le toit d’un haut immeuble planté en face de la Gare centrale, à Bruxelles. Trois ans après Higher et ses boucles électro-pop, la fille de l’air se pose sur un album toujours pop mais plus pêchu («des chansons qui permettent de passer de très bons moments sur scène»), toujours onirique, voire déjanté, mais en même temps ancré dans la réalité de notre monde, avec ses codes, ses injonctions et ses inégalités à l’égard des femmes. Un disque où, à 23 ans, elle s’affirme. «I will sing until I’m heard», prévient-elle sur la plage d’ouverture.

«Dans mon premier album, je parlais beaucoup de mes chagrins d’amour, du fait que j’avais été blessée. Ici, je voulais plutôt partir du point de vue de quelqu’un qui peut se débrouiller sans personne. Le premier morceau que j’ai écrit et qui ouvre le disque, On my Own, parle d’indépendance, ma réalité aujourd’hui. Il a donné le ton. Dans la foulée, j’ai pris mon courage à deux mains pour démarcher toutes les personnes avec lesquelles j’avais envie de travailler…» Et il y a du – beau – monde à ses côtés: Vianney, qui a coécrit trois titres (Malade, Madame, T’es beau comme t’es), Matthew Irons de Puggy (T’as quitté la planète), l’Anglais Paul Dixon ou Fyfe, le producteur Angelo Foley (Eddy de Pretto, Christine and the Queens), Rob Moose (arrangeur de Bon Iver) et Arno pour une apparition dans le clip du single Malade et un duo émouvant.

Qu’est-ce qui t’a décidée à chanter en français, alors que ton premier album était complètement en anglais?

Cela faisait quelque temps que Marc (Pinilla, du groupe Suarez, NDLR) me suggérait de chanter en français, mais je n’avais pas trop osé passer le cap de me mettre plus à nu. Vianney m’a aussi conseillé de le faire. Je m’y suis mise. Je suis super contente parce que cela m’a obligée à réfléchir à ce que j’avais envie de raconter et les gens se mettent à écouter les paroles. Avec l’anglais, on fredonne, on se laisse emporter. Je n’ai pas pu m’en séparer quand même parce que j’adore ça! J’ai l’impression qu’en 2018, on peut se permettre un album dans les deux langues. J’avais voulu que mon premier disque soit comme une bulle d’oxygène, qui invite l’auditeur à s’échapper. Pour cet album-ci, j’avais envie qu’il fasse l’effet d’un espresso: qu’il booste, donne du courage, de la force pour s’assumer, être soi-même. Les chansons restent un outil de communication léger. Mais quand je les chante, j’ai l’impression d’apporter ma pierre à l’édifice. Affirmer sa spécificité, c’est un peu le propre de l’artiste.

Une chose que tu as toujours faite, non?

Oui, mais avec beaucoup de doutes quand même. How Long l’évoque: il y a encore des moments où je me mets devant mon miroir et où je me dis que je ne ressemble pas à Julia Roberts. Et cela me désole. «How long until this skin feels right?», donc «Combien de temps encore avant que je m’accepte?». Parfois je me sens nulle, quand je me compare à tous les gens chouettes, intéressants, intelligents que je rencontre ou que je vois quand je surfe sur un réseau comme Instagram. Je comprends avec le temps que tous ces doutes, on continue à les avoir à l’âge adulte. C’est un vrai travail de s’accepter.

« Nous, les filles, on perd une énergie folle à se dire qu’on n’est pas faites comme les autres. »

C’est d’autant plus difficile de s’accepter quand on est une fille?

Dans Malade, je célèbre en quelque sorte l’imperfection. C’est un sujet qui touche toutes les filles, mais qui me touche moi en particulier parce que je suis sur le devant de la scène, je suis beaucoup prise en photo… On reçoit sans arrêt le message suivant: «Voici ce à quoi tu devrais ressembler.» Nous, les filles, on perd une énergie folle à se dire qu’on n’est pas faites comme les autres. À penser qu’on sera plus heureuse quand on sera plus mince. On est beaucoup plus jugées sur notre physique que les hommes.

Est-ce que le féminisme te mobilise de longue date?

Oui, je m’intéresse beaucoup au sujet. Et je me suis rendu compte que pas mal de femmes et de petites filles m’écoutent. Madame parle d’une super-héroïne féministe, qui ne se laisse définir par personne. Je chante: «Demain sera Madame», mais il y a encore beaucoup de choses à faire avant d’arriver à cette égalité. T’as quitté la planète a été écrite en plein dans la période de scandale d’agressions sexuelles avec la vague #metoo qui a suivi. Je n’ai pas vécu d’agression sexuelle, mais le harcèlement de rue, on connaît toutes. C’est l’occasion pour moi de rappeler une chose extrêmement importante: mon corps est à moi, peu importe la façon dont je suis habillée. Il ne peut pas y avoir d’attouchement s’il n’y a pas de consentement. Par ailleurs, j’ai 23 ans et je suis à la tête d’une petite équipe. Mes musiciens m’appellent «patronne», cela me fait plaisir. Mais je crains souvent, quand j’affirme des choses, d’être vue comme une femme autoritaire. C’est souvent perçu comme ça quand on est une femme alors qu’on reconnaît l’autorité comme étant naturelle chez un homme. Ce n’est pas juste.

Comment envisages-tu ton concert de Forest National et ceux qui suivront?

J’ai envie de considérer mes concerts comme des spectacles, avec des interludes, de la mise en scène, un peu de dramaturgie. Qu’il y ait sur scène un animal, une créature comme le chien-dragon dans le film L’Histoire sans fin (1984). Pour que le public ressente ce qu’est mon monde imaginaire. Je suis restée une grande enfant, j’adore Disney, les comédies musicales, les fantaisies, le surréalisme. Je m’entraîne aussi, tous les jours, à danser avec une chorégraphe.

• ALBUM MADAME (PIAS). DÈS LE 16/11.

• EN CONCERT À FOREST NATIONAL LE 6/12.

• ALICE ON THE ROOF A ÉCRIT UN CONTE DE SAINT-NICOLAS, QUI DE NOUS DEUX, DISTRIBUÉ GRATUITEMENT DANS LES CARREFOUR À L’ACHAT DE PRODUITS UNILEVER.

Retrouvez cette rencontre en intégralité dans le GAEL de novembre, disponible en librairie!

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