Aurélie travaille au plus proche de la mort. Un métier où s’exercent en équilibre une profonde empathie et un grand professionnalisme. D’APRÈS FLORENCE HAINAUT. PHOTOS: LIESBET PEREMANS.

AURÉLIE FLAMANT (35 ANS), PHOTOGRAPHE, RESPONSABLE DE L’ASBL AU-DELÀ DES NUAGES EN WALLONIE ET À BRUXELLES

En 2012, Sharon, photographe, perd sa fille Nina un jour après l’accouchement. Anneleen est sage-femme. Elles se rencontrent via les réseaux sociaux et fondent Boven De Wolken. En Flandre, depuis deux ans, et à Bruxelles et en Wallonie depuis peu, cette association propose aux parents dont l’enfant est mort-né ou ne survit pas de bénéficier d’un shooting photo professionnel, dans un cadre hospitalier. L’association survit grâce aux dons. La séance photo est toujours gratuite et les photographes sont bénévoles.

Avant d’en être la responsable, Aurélie la connaissait de loin. «J’étais photographe en activité complémentaire, je faisais surtout des photos de nouveaux-nés. Je voyais souvent passer leur appel à bénévoles.» Elle hésite longuement, se dit que ces parents ont le droit d’avoir des beaux souvenirs de leur enfant. Elle se lance. «Ça fait deux ans que je travaille bénévolement pour eux.»

“On s’occupe du bébé, on le manipule doucement, on lui parle. Ça stimule certains parents à créer un contact avec leur enfant”

La première chose qu’elle dit aux parents qu’elle rencontre à l’hôpital, c’est: «Félicitations.» «Cet enfant existe, même si malheureusement ils ne rentreront pas à la maison avec lui. Il sera toujours présent. Donc je les félicite.» Les parents mettent parfois un peu de temps à trouver le courage de regarder les photos. Une étape difficile mais importante, d’après les retours qu’en a Aurélie. «Ça les aide à la fois à se souvenir et à faire leur deuil, c’est ce qu’on nous dit souvent après.» Une preuve presque physique que ce bébé a existé. Des photos douces, artistiques, loin du cauchemar médical qu’ont traversé ces familles. «Parfois les parents les agrandissent et les accrochent dans la maison. Comme souvent les proches n’osent pas aborder le sujet, les photos ouvrent la conversation, elles permettent
de parler, de sortir du tabou qui pèse.»

“On a un psychologue qui peut nous aider, mais le soutien des autres est essentiel”

Mais le travail va plus loin que la prise de vue. «Quand on passe à l’hôpital, on s’occupe du bébé, on le manipule doucement, on lui parle. Ça stimule certains parents à créer un contact avec leur enfant. C’est le genre de retour qu’on a régulièrement, des gens qui nous disent qu’ils ont enfin osé, après nous avoir vus, prendre leur bébé dans les bras, lui parler, lui dire au-revoir.» Depuis qu’elle s’est engagée auprès d’Au-delà des nuages, Aurélie a réalisé 45 séances photo. «Ça reste dur, on ne s’habitue pas vraiment. Quand on rentre dans la pièce, à l’hôpital, on arrive à se concentrer sur ce qu’on vient faire.» Elle pense technique, angle et luminosité. «C’est après qu’on réalise ce qu’on a fait et qu’on se met à pleurer.» Une activité et des émotions qui ne sont pas toujours faciles à gérer pour les proches. «Mon mari, par exemple, ne veut pas voir les photos, il trouve ça trop dur. Donc j’évite d’en parler avec lui.» Les photographes sont proches les uns des autres, et la force du groupe est un moteur. «On est un groupe chaleureux. On a un psychologue qui peut nous aider, mais le soutien des autres est essentiel.» Aurélie craque parfois, mais n’abandonnerait pour rien au monde. «On reçoit beaucoup de messages de parents qui nous disent que ça les a vraiment aidés. C’est ça qui donne la force de continuer.»

“Les parents étaient en train de dire au-revoir à leur bébé en train de mourir, j’ai craqué, je ne pouvais pas, c’était trop.”

Chaque séance est un moment d’émotion intense. Mais une situation l’a particulièrement marquée: «Le bébé était en néonat, il avait 23 ou 24 semaines. Je suis allée une première fois prendre des photos de lui quand il était encore vivant. Le lendemain j’ai dû y retourner en urgence. Les parents étaient en train de dire au-revoir à leur bébé en train de mourir, j’ai craqué, je ne pouvais pas, c’était trop. J’y suis retournée quand il est mort. Après, j’ai dû faire appel au psychologue de l’association. C’est la situation la plus compliquée que j’ai vécue. Je pense à cet enfant chaque fois que je passe à l’hôpital.» Dans cet océan
de tristesse, une vague d’espoir. «Le contact avec les parents avait été très fort, on l’a maintenu. Ils ont eu un deuxième bébé et ils sont venus chez moi pour faire un shooting. C’était magnifique.» Ce sont les parents qui font appel à l’association. Mais parfois, elle doit refuser des demandes. «Dans certaines régions, comme Libramont, on n’a qu’une photographe.» L’appel aux bénévoles est lancé.

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