Coucher vos pensées quelques minutes par jour dans un journal intime peut-il rendre votre vie meilleure ? Pendant 30 jours, notre journaliste a tenté l’expérience en modifiant ses habitudes matinales. Résultat: c’est de l’or. PAR KELLY DERIEMAEKER, AVEC LA COLLABORATION D’ANNE-SOPHIE KERSTEN.

Vous est-il déjà arrivé de vous rendre compte à quel point un bruit était épuisant seulement une fois qu’il s’était arrêté ? C’est exactement ce que j’ai ressenti ces dernières semaines. Non pas que mes voisins aient soudain interrompu leurs travaux de transformation, mais parce que j’ai trouvé le bouton off de mon critique intérieur. 38 ans qu’il jacassait! Je ne vous dis pas le bien que ça fait.

CAFÉ ET PAGES DU MATIN

Remontons quelque peu dans le temps. J’ai tenu un journal intime de mes 8 ans jusqu’à la fin de mes études. Plusieurs fois par semaine, je noircissais de mes amours et drames d’ado des cahiers à cadenas (que mon Houdini de frère avait trouvé comment ouvrir, ai-je appris récemment). Puis mes carnets ont pris la poussière. De temps à autre, je tentais de m’y remettre, mais ce rituel n’entrait plus dans mon rythme de vie. Maigre production : quelques courts paragraphes espacés de plusieurs années. Après le traditionnel ‘Je ne sais pas quoi écrire’ apparaîtront des choses qui vont vous surprendre.

« De nombreuses enquêtes le prouvent: jeter nos états d’âme sur papier avec la régularité d’un pendule est bon pour la santé mentale, et même physique. »

Les adeptes l’appellent ‘la magie de la page 2’ Je restais néanmoins persuadée des bienfaits d’un journal. De nombreuses enquêtes le prouvent d’ailleurs: jeter nos états d’âme sur papier avec la régularité d’un pendule est bon pour la santé mentale, et même physique. Cette technique n’est pas seulement utilisée en support à certaines psychothérapies : même sans « encadrement », tenir un journal fait baisser le stress, améliore la conscience de soi, le sommeil et même le système immunitaire. En Californie, il existe carrément un centre de « journal therapy », référencé par des hôpitaux et des centres de soins pour aider les patients à mieux vivre leurs traitements. La grande prêtresse des médias Oprah Winfrey doit à son journal de réussir à se « focaliser sur ce qu’elle a et non sur ce qu’elle n’a pas ». Lady Gaga emmène son carnet du moment dans toutes ses tournées pour y noter ou y dessiner ses pensées. L’actrice Emma Watson frôle la compulsion: « J’ai un journal de rêves, un journal de yoga et un carnet où je note les conseils que les gens me donnent. C’est ma façon de sortir ces choses de ma tête sans risquer de les oublier. Cela m’aide à mieux me comprendre moi-même. »

Le miracle des « morning pages »

Le carnet intime représente un véritable marché. Les étals des librairies-papeteries foisonnent de modèles plus ou moins personnalisés, ici intitulé « Une minute par jour », là « Carnet de voyage » ou « Cahier de gratitude quotidienne », etc. Ils me font de l’oeil à chaque fois, mais ce n’est pas ça qui m’a fait replonger. C’est arrivé lorsque, pour la troisième fois, on m’a conseillé de tenter les fameuses « morning pages ».

Dans une conversation de groupe en ligne, un certain nombre de personnes en vantaient les atouts. Visiblement, il fallait écrire quelques pages en tout début de journée, à la main. J’ai essayé un matin, puis ça m’est à nouveau sorti de la tête. Les morning pages ont néanmoins continué à me poursuivre. On continuait à me renvoyer avec enthousiasme que ça, c’était vraiment un truc pour moi. Je me suis dit que je devais avoir un truc énorme dans mon angle mort, et je m’y suis mise.

DES ESSUIE-GLACE DANS LA TÊTE

Le concept des morning pages a plus de 25 ans. On le doit à l’Américaine Julia Cameron, dans le livre qui l’a rendue célèbre, The Artist’s Way, un guide spirituel et de développement personnel destiné à aider les artistes qui se sentent bloqués dans leur créativité. Elle y partage cette idée géniale qui consiste à remplir trois pages de format A4 chaque matin, au réveil, avant de faire quoi que ce soit d’autre. Pas plus, pas moins. La première fois, j’ai tenté de faire de belles phrases. Erreur ! Il ne faut pas déposer son stylo, il doit toujours rester en mouvement. Peu importe si on assassine Proust, on n’est pas là pour produire une perle de la littérature. De toute façon, on ne relit pas ses pages, ni nous ni personne. Il faut juste jeter sur le papier tout ce qui blablate dans notre tête. Et ceci, chaque matin. Et oui, se lever 30 minutes plus tôt chaque matin. L’idéal est de le faire pendant 30 jours, afin de donner une chance au processus de devenir une habitude.

« Sacrifier une demi-heure de  sommeil pour écrire — même fatiguée — ne me coûte plus. Ça me manquerait même si je devais arrêter. »

Mon rendez-vous quotidien avec mon Atoma A4 a profondément transformé mes matinées et celles de ma famille. À tel point que j’ai continué au-delà du mois prescrit. Sacrifier une demi-heure de  sommeil pour écrire — même fatiguée — ne me coûte plus. Ça me manquerait même si je devais arrêter. Il  faut dire qu’il y avait un besoin. J’ai une fichue tendance à me réveiller angoissée. À peine les yeux entrouverts, j’imagine la montagne de tâches qui m’attend et ça me vrille l’estomac. Un état d’esprit que je fais bien sûr subir à mon chéri. Quand votre première pensée est : « L’entrepreneur de jardin n’a toujours pas semé, et l’été est quasi arrivé ! », vous ne saluez pas Doudou d’un sympathique : « Bien dormi ? », mais d’un crispant : « Au fait, t’as rappelé l’entrepreneur ? » Vous pouvez regretter votre entrée en scène la seconde d’après, le ton est donné.

« Après le « Je suis crevée » initial et le traditionnel « Je ne sais pas quoi écrire ce matin » apparaîtront sur le papier des choses qui vont vous surprendre. »

Julia Cameron appelle ses morning pages « les essuie-glaces de l’esprit ». Je dirais, moi, « le Swiffer de vos coins sombres ». Vous dégagez ce qui encrasse votre tête et vous faites de la place pour votre potentiel, votre bon versant. D’autres décrivent le processus comme celui d’une boule à neige : en écrivant, vous agitez les flocons, après, ils se posent, vous offrant une vue dégagée. Vous avez laissé votre « monkey mind » sauter dans tous les sens pendant 30 minutes, il peut ensuite retourner au panier, jusqu’à sa promenade du lendemain. Attention, je ne minimise pas l’effort: remplir trois pages A4, c’est beaucoup. Mais après le « Je suis crevée » initial et le traditionnel « Je ne sais pas quoi écrire ce matin » apparaîtront sur le papier des choses qui vont vous surprendre. Les adeptes l’appellent « la magie de la page 2 ».

Démarrer son journal: 5 conseils

  1. Choisissez un moment pour ce rituel. Le tout début de votre journée ou le soir
    si cela vous convient mieux: c’est surtout la régularité qui compte.
  2. Faites-en un moment agréable. Achetez un beau cahier et un stylo qui vous plaît, faites-vous une tasse de café. Asseyez-vous confortablement. Et n’en faites pas une énième to do list tournée vers l’efficacité, mais un moment que vous vous offrez à vous.
  3. Libre à vous de ne pas avoir de structure (par exemple seulement l’objectif de remplir 3 pages) ou bien de décider à l’avance à quel sujet et combien de temps vous voulez écrire. Il existe en librairies des tas de journaux pré-imprimés qui peuvent éventuellement vous inspirer.
  4. N’essayez surtout pas de produire quoi que ce soit de brillant, mais apprenez à découvrir le contenu de vos pensées au moment où elles se couchent sur le papier.
  5. Faites-le pendant 30 jours. Vous verrez si les bienfaits du rituel vous invitent à continuer au-delà, ou pas !
Retrouvez cet article en intégralité dans le GAEL d’août, disponible en librairie. 

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