Louise Bourgoin: « En lisant ce scénario, je me suis dit que le film ferait rire ma mère »
Réjouissante en fille teigneuse de Muriel Robin dans La Pire Mère au monde, fascinante en illustratrice de poèmes érotiques, Louise Bourgoin confie aimer composer d’un seul trait, au cinéma comme pour le dessin. Le résultat a la force de l’authenticité. Par Juliette Goudot.
Longue silhouette, cou de cygne et yeux charbons, Louise Bourgoin, l’ex-Miss Météo de Canal+ habite les écrans (petits et grands) avec une audace gracieuse, d’Adèle Blanc-Sec (de Luc Besson) à la série Hippocrate (créée par Thomas Lilti, sur Canal+), où elle incarne une médecin urgentiste au fil de trois saisons magistrales. Dans La Pire Mère au monde, délire canin-judiciaire de Pierre Mazingarbe, Louise Bourgoin gueule et mène ses troupes à la baguette dans le rôle d’une magistrate ambitieuse qui balance ses dialogues comme ses dossiers, avec les crocs, et qui va devoir refaire alliance avec sa mère (Muriel Robin) pour démanteler un trafic de cocaïne.
Alors qu’elle vient de réaliser un court-métrage intitulé Volontaire (« Trois jours de tournage avec de jeunes acteurs, l’histoire d’une jeune femme tiraillée entre deux hommes », à découvrir lors du prochain Festival de Cannes dans le cadre des Talents Adami), on a eu envie de regarder l’autre versant de Louise Bourgoin, sa face la plus intérieure peut-être, à travers son métier de dessinatrice. Pour la seconde fois, elle illustre une anthologie de poésie érotique pour les éditions Seghers, où ses dessins sur ligne claire s’entremêlent aux mots de Clara Ysé ou Brigitte Fontaine. Alors qu’elle tourne aux côtés de Gilles Lellouche le biopic Moulin de Lazslo Nemes sur le célèbre résistant français, elle nous a accordé un long entretien par Zoom depuis sa cuisine en s’accordant quelques cigarettes, une « mauvaise habitude » qu’elle a reprise (et qu’elle nous pardonnera de mentionner). On a parlé de cinéma et de la série Mad Men, de nos mères et d’érotisme. Et c’était bien.
Notre rencontre avec Louise Bourgoin
Vous formez un duo mère-fille explosif et inédit avec Muriel Robin…
Louise Bourgoin: « Oui, j’ai adoré l’idée de jouer avec Muriel Robin. On la connaît surtout en télé. Le cinéma l’a peu mise en scène et c’est dommage. Muriel Robin est brillante, c’était incroyable de jouer avec elle. J’ai aussi aimé qu’on sorte la comédie des histoires de couple pour l’ouvrir à la relation mère-fille, d’abord parce que c’est encore rare de trouver deux premiers rôles féminins de cette ampleur, ensuite parce que c’est un terreau de comédie fertile. Et puis l’univers de Pierre Mazingarbe est très fort, chaque scène est bourrée d’idées visuelles. »
À un moment, le personnage de Muriel Robin vous dit : « Je n’ai rien gagné à être mère, mais quand je regarde ma fille, je suis fière de moi. » C’est aussi un film de réconciliation mère-fille ?
Louise Bourgoin: « Son personnage vient d’une génération où la pilule arrivait tout juste, elle n’a pas forcément pensé à avorter non plus. Mais dans le film, il y a l’idée qu’elle n’est pas tombée enceinte de son plein gré, c’est arrivé trop vite, ça a saboté un peu sa carrière, comme c’est arrivé à beaucoup de mères de cette génération. La comédie dégage aussi quelque chose de très vrai du rapport mère-fille. Quand j’ai lu le scénario de Pierre Mazingarbe, je me suis dit que le film ferait rire ma mère. »
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Dans quel sens ?
Louise Bourgoin: « J’ai grandi à Rennes, seule avec elle, sans aide particulière. Ma mère était prof et c’était parfois conflictuel, forcément, car elle était seule à faire le papa et la maman. J’aime ce ton du film au vitriol, très moderne, quasi punk, pour parler de ces sujets. De prime abord, mon personnage est assez pédant, prétentieux. Je l’ai joué au premier degré et c’était libératoire.
Est-ce qu’on se libère un jour de sa mère ?
Louise Bourgoin: « Je crois qu’on s’en libère pour mieux s’en rapprocher ensuite. Il y a forcément un moment où on doit couper pour mieux renouer après. On revient et on pardonne. J’ai eu sur le tard beaucoup d’empathie pour ma mère. J’ai compris en devenant mère la difficulté que ça avait peut-être été pour elle de m’élever seule. C’est elle qui s’est farci ma crise d’ado en pleine face, mon père était surtout là pour les bons moments. Quand on est la mère seule d’un enfant unique, c’est comme si on était en couple et qu’on en avait deux. Seule, on ne peut pas passer le relais, il y a quelque chose d’éreintant là-dedans. Les familles monoparentales sont majoritairement représentées par des mères seules, et j’aime bien que le film aborde aussi ces questions-là. »
Le film a un ton frontal très audacieux, cela vous a-t-il rappelé l’esprit Canal+ ?
Louise Bourgoin: « C’est vrai qu’on est assez libres et lâchés dans l’interprétation. Quand j’ai commencé à Canal+, j’avais 24 ans et j’avais carte blanche, j’ai été très peu censurée, alors que j’étais en direct face à des hommes politiques. J’avais une grande liberté et quand j’y repense, c’était fou, c’était une prise de risque incroyable, avec pas mal d’inconscience aussi je crois. Heureusement, ça s’est bien passé pour moi.
Vous n’aviez jamais peur ?
Louise Bourgoin: « Si, j’avais toujours peur. J’ai eu peur pendant les deux ans où j’ai fait ça, mais apparemment ça ne se voyait pas. Encore aujourd’hui, j’ai très peur des émissions en direct. »
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Comment saviez-vous que vous étiez capable d’être comédienne ?
Louise Bourgoin: « Je ne m’imaginais pas comédienne, je me destinais aux arts plastiques. J’ai fait les Beaux-Arts à Rennes, mais je n’ai pas eu le diplôme pour être professeur et c’est par hasard que j’ai bifurqué vers une émission de télé, sur une chaîne du câble qui s’appelait Fille TV. J’ai fait mes armes sur cette chaîne. On m’avait aussi un peu donné carte blanche, on interviewait des artistes, on faisait des sketchs et des chroniques. Ça m’amusait beaucoup de sortir du côté institutionnel des Beaux-Arts. »
Puis est venu La Fille de Monaco d’Anne Fontaine…
Louise Bourgoin: « Oui, on m’a proposé d’être actrice trois mois après avoir débuté sur Canal+, mais j’avais un sentiment d’illégitimité, alors j’ai pris des cours en parallèle, j’ai fait des stages. »
Comment avez-vous vu évoluer le métier, notamment la représentation des personnages de femmes ?
Louise Bourgoin: « J’aime jouer des personnages qui ne sont pas forcément dans ce qu’on attend du féminin, ou qui peuvent être dans le masculin. Comme mon personnage dans la série Hippocrate. Chloé Antovska n’est pas douce, elle ne met pas forcément les formes, elle est efficace et professionnelle, j’aime son engagement moral, elle est sans détours, sans chichis. Et puis je me rends compte que j’ai grandi avec elle. De mes 34 ans à mes 41 ans, elle est le reflet de ce que j’ai traversé, que ce soit une grossesse ou un second enfant, mes degrés de fatigue se lisent dans la série, ça a été très marquant pour moi. »
Oui, c’est intéressant de voir comme les séries ont fait évoluer les personnages féminins vers plus d’autonomie…
Louise Bourgoin: « Complètement. J’ai un faible pour le personnage de Peggy Olson joué par Elisabeth Moss dans la série Mad Men. J’ai d’ailleurs joué dans l’épisode parisien de The Romanoffs de Matthew Weiner (le réalisateur de Mad Men, NDLR). C’était génial de travailler avec lui, il est brillant. Je suis aussi assez fan des séries The White Lotus et Succession. »
Comment choisissez-vous vos rôles ?
Louise Bourgoin: « J’ai remarqué que je joue souvent des femmes solitaires, indépendantes, rarement en couple. Je cherche des personnages cohérents et complexes. C’est peut-être pour ça que je vais beaucoup vers des premiers films (récemment Bis Repetita, Anti-squat). Un premier film, c’est une promesse, c’est très excitant. Ce qui m’attire avant tout, ce sont les scénarios où il y a quelque chose à jouer, le fait que le metteur en scène soit connu ou non m’importe peu. Je ne sais pas si c’est stratégique, mais ce qui compte, c’est le jeu. J’aimerais aussi réaliser un long-métrage. Je vais vers ça. »
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Vous êtes aussi dessinatrice de dessins érotiques. Comment est arrivée cette idée de dessiner l’érotisme ?
Louise Bourgoin: « C’est la forme qui m’a amené au sujet. Je dessine à la ligne claire, en un seul trait. Chez moi, c’est presque du dessin automatique. Je ne fais pas d’esquisse, je travaille directement sur la feuille. Je me lance avec cette contrainte. Personne ne pose pour moi, ce sont des dessins d’imagination. J’essaye de perdre le regard du spectateur à travers des corps qui s’enchevêtrent comme dans un Rubik’s Cube. J’aime bien qu’on se demande combien ils sont, à qui sont les jambes. Je ne sais pas si c’est érotique, mais pour moi, c’est une recherche autour du corps, de la manière dont les positions peuvent décrire un sentiment, ce qui se prête bien aux poèmes qu’on m’a demandé d’illustrer. »
Quelle serait votre définition de l’érotisme?
Louise Bourgoin: « Je pense souvent à mes cours de français où on devait décortiquer des textes sublimes, trouver les métaphores, les synonymes. Ça tuait parfois la magie du texte. L’érotisme n’est surtout pas un manuel explicatif. J’évite d’être trop littérale, j’évite les pénétrations trop détaillées. Je raconte autre chose, des désirs de fusion, des quêtes d’absolu, comme quand on est très amoureux et qu’on veut s’imbriquer en l’autre sans y arriver complètement. »
Vous travaillez aussi sur céramique, comme les Grecs anciens…
Louise Bourgoin: « J’aime beaucoup l’idée que mes dessins soient liés à l’usuel, j’ai compris après-coup que je m’inscrivais dans cette tradition des dessins érotiques étrusques et des vases grecs. J’ai commencé à travailler avec l’éditeur de tissus Pierre Frey, on a fait une collection ensemble et c’était fou. Je me suis rendu compte que je suis plus à l’aise avec l’art décoratif que conceptuel. J’ai décliné mes dessins sur papier peint, puis sur céramique en travaillant moi-même au pinceau sur la terre, c’était très vivant. La main humaine porte une marque beaucoup plus sensuelle.
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Le dessin érotique a beaucoup été dominé par les artistes masculins. En quoi le regard féminin change-t-il la perspective ?
Louise Bourgoin: « L’érotisme est encore un endroit très masculin, mais ça évolue. Mon père lisait beaucoup les bandes dessinées de Manara, de Guido Crepax, Bianca me fascinait, ça a structuré mon regard. Mais je crois que le regard féminin, en tout cas le mien, amène de l’humour, même si je suis aussi très visuelle. J’aime ce qui jaillit en premier, la spontanéité des premières prises, des premiers jets avec une part d’inconscient, de ce qu’on ne retrouve pas après. J’aime quand on est obligé de composer d’un seul trait avec nos erreurs, dans le dessin comme au cinéma. »
La Pire Mère au monde, de Pierre Mazingarbe, en salles depuis le 24/12.
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