(c)Lennert Madou

Eurovision: l’histoire derrière le titre « Before the Party’s Over » de Mustii

À 33 ans, Thomas Mustin emmène son alter ego flamboyant à l’Eurovision, où il défend les couleurs de la Belgique avec son hymne fédérateur Before The Party’s Over. Un titre autobiographique sur le pouvoir de la résilience. Rencontre avec un performer habité. Par Isabelle Blandiaux.

Qui est Mustii?

Accompagné de son bouledogue volubile (un « pug ») nommé Dina, Thomas Mustin arrive dans le salon d’interview de sa firme de disques. Un look edgy black & white, avec singlet échancré et pantalon large, sur une affabilité et une douceur désarmantes. Il parle vite, beaucoup, avec aisance et clairvoyance. Le petit garçon timide, intériorisé s’est métamorphosé en un interprète aux formes multiples et hors normes. Un caméléon qui passe sans transition de Hamlet (en 2019-2020) à Drag Race Belgique, téléréalité dans laquelle il a été juré, de la « petite frappe » qu’il incarne sur grand écran dans La Nuit se traîne de Michiel Blanchart (avec Romain Duris – sortie en 2024) à la scène de l’Eurovision avec une chanson du prochain album de son projet solo, Mustii, Before The Party’s Over (déjà plus de 2,2 millions de streams). Les « extrêmes », le « grand écart » permanent, voilà qui équilibre Thomas et entretient sa flamme. « Ce métier est la seule façon que j’ai trouvée de me sentir complètement vivant », confie-t-il.

En quoi était-ce primordial, pour toi, d’aller à l’Eurovision avec une chanson 100 % Mustii ?

Mustii: C’est la première chose que j’ai dite quand la RTBF m’a approché : si je vais à l’Eurovision, c’est avec une chanson à moi, qui me ressemble. Je ne voulais pas essayer de formater en studio LA chanson dans le style de l’Eurovision. Sinon cela manque vite d’âme et tu peux tomber dans des clichés. D’autant que les derniers gagnants vont vraiment dans tous les sens artistiquement, c’est très varié. Il y a eu une période où c’était plus kitsch et formaté « eurodance », mais des groupes comme Måneskin ou une artiste comme Loreen en 2023 ont permis de faire évoluer les choses. Cette année, la France envoie Slimane, cela montre que le concours est de plus en plus pris au sérieux. Pour moi, c’est une expérience de vie unique, un cadeau et un challenge.

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Before The Party’s Over était écrite avant qu’il ne soit question d’Eurovision ?

Mustii: Oui, c’est assez magique en fait. Bien en amont, j’ai fait des sessions de travail à Liège avec Pierre Dumoulin (compositeur du titre City Lights de Blanche, qui a terminé quatrième à l’Eurovision en 2017, NDLR) pour mon prochain album (attendu pour la fin de l’année, NDLR). Pour cette chanson, j’avais une idée mélodique et je trouvais qu’un effet de groupe serait idéal. On est allé chercher des gens qui travaillaient dans le même bâtiment que nous, à midi, on a fait un essai en « yaourt » parce que le texte n’était pas terminé. Quand on a entendu la boucle chantée par toutes ces voix, cela nous a confortés dans l’idée d’un chœur : c’était émouvant, puissant, plein d’énergie vitale. J’ai alors lancé un appel sur les réseaux sociaux, pour obtenir des voix du monde entier, qu’on a utilisées. Cela donne beaucoup de sens à la chanson, symbole d’unité dans notre monde si polarisé et violent. La thématique de la résilience, de l’urgence de vivre, se prêtait aussi à un tel chœur. Ce titre refermera mon troisième album.

Cet esprit « carpe diem » de la chanson est naturel chez toi, ou tu as dû le travailler ?

Mustii: J’ai dû le travailler. Mon chemin personnel se reflète dans la structure de la chanson : je pars d’une forme d’inquiétude, du constat angoissé que la vie est loin d’être un long fleuve tranquille, puis à la fin, une libération se produit. Mon adolescence a été plutôt enfermée, compliquée puis j’ai eu un déclic. Aujourd’hui, je m’assume mieux, je sais mieux qui je suis et ce que je veux crier haut et fort. C’est aussi l’idée de la résilience. Quand on doit faire face à la maladie, à un rejet familial ou à toute autre difficulté, on n’a pas le choix, à un moment il faut entrer en résilience. Je voulais parler de cette force de vie.

Choisir le métier d’artiste, c’est choisir de se remettre en question chaque fois qu’on monte sur une scène, où tout peut basculer. Cela fait partie de ton fonctionnement ?

Mustii: Oui, c’est pour cela que j’ai choisi ce métier : pour vivre des choses fortes et me remettre sans cesse en doute. C’est un peu maso. Mais c’est pour cela que j’accepte aussi une proposition comme l’Eurovision : pour connaître des montagnes russes émotionnelles, me sentir vivre, être dans l’urgence et ne pas rester dans une forme de routine. Ce métier est la seule façon que j’ai trouvée de me sentir complètement vivant, mais c’est parfois dangereux et usant.

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Tu te souviens du moment où, enfant, tu as su que plus tard, tu aurais envie de monter sur scène ?

Mustii: Le premier moment, c’est quand mes parents m’ont inscrit au cours de théâtre. Pour moi, cela a été libérateur. J’ai su dès 8-9 ans que je voulais être acteur toute ma vie. J’ai un souvenir de plaisir intense et d’avoir découvert que j’étais complètement dans mon élément, à l’endroit où je devais être pour être heureux. Une safe place, un lieu où m’exprimer sans peur du regard des autres, un moyen de donner du sens à ma vie, grâce à ce talent que je pouvais travailler, développer. Je souhaite à tout le monde de trouver la chose qui tient en éveil, qui fait comprendre pourquoi on est là, sur Terre. Le théâtre m’a permis ça.

C’est pour cela que tu te considères plus acteur que chanteur ?

Mustii: Oui, c’est par le théâtre que tout a commencé. Plus je dois composer un rôle loin de moi, que ce soit dans la peau de Patrick Dils (victime française d’une erreur judiciaire, racontée dans la fiction Je voulais juste rentrer chez moi, NDLR) ou de la brute ignoble du thriller nocturne La Nuit se traîne, plus je suis heureux, plus je me retrouve moi-même et plus je me maintiens psychiquement. Cela me fait fouiller dans mes zones d’ombre. J’adore changer de forme, me transformer. J’aime bien le fait qu’on puisse se demander si c’est la même personne qui fait tout cela. Expérimenter en permanence, c’est ça que je veux faire.

La musique est venue après l’acting, mais tu l’as toujours envisagée avec théâtralité…

Mustii: Oui, après les secondaires, j’ai étudié à l’IAD où j’ai tout de suite commencé à tourner et jouer. La musique est arrivée en parallèle un peu après (via son groupe Seek the Duke, hommage à Bowie, il y a une dizaine d’années, puis Mustii dans la foulée, NDLR). Je sens que ma formation de théâtre a un réel impact sur ma façon de concevoir la musique et mon personnage Mustii, qui reste un alter ego. Mustii, c’est moi exposant dix, même s’il y a une forme de jeu, d’interprétation. J’ai toujours une approche à 360° où le visuel est très important. Dans mon premier album, j’utilisais un personnage fictif, 21th Century Boy. Dans mon deuxième album (It’s Happening Now, NDLR), je parlais à travers la voix de mon oncle, souffrant de schizophrénie, et j’écrivais son journal intime. Pour la première fois, dans mon prochain album, je n’utilise pas d’intermédiaire, c’est plus intime. Je m’adresse directement au public. C’est grâce au fait que je m’assume beaucoup plus depuis quelques années. Je vais parler du monde queer dans lequel j’évolue, d’hédonisme, d’assurance, de confiance en soi.

La scène, c’est une forme de purge. Un endroit où expulser les démons. Il faut être 100 % présent. J’aime que ce soit une épreuve physique et mentale, dont on ressort rincé. Sur scène, j’ai l’impression d’une urgence de communiquer.

Tu tombes le masque ?

Mustii: Oui. Auparavant, je me l’interdisais. J’avais peur. Parler au travers de quelqu’un d’autre était une manière de me protéger. Là, j’ai plus d’assurance pour parler de moi, même si je fictionnalise un peu. Il s’agit toujours de permettre à l’auditeur de se reconnaître, de projeter ses propres émotions, sa propre vie mais au travers d’un propos intime suffisamment ouvert pour cette identification du public.

Qu’est-ce que tu vis sur scène ?

Mustii: C’est une forme de purge. Un endroit où expulser les démons. Il faut être 100 % présent. J’aime que ce soit une épreuve physique et mentale, dont on ressort rincé. Sur scène, j’ai l’impression d’une urgence de communiquer. Je suis connecté avec mes émotions mais de manière plus extrême, donc il faut les canaliser parfois. Dans un concert, on fait exploser le quatrième mur du théâtre, on s’adresse au public, ce dernier danse, chante… C’est une incantation, de la sorcellerie, la communion est super intense, au-delà de la parole. C’est pour retrouver cela que je fais des albums, même si j’aime aussi le travail de studio. Sur scène, je me sens vivant, à la fois vulnérable et en contrôle de tout. Cela m’équilibre. Il s’agit également de laisser surgir la vie, de ne pas tout calibrer dans un spectacle mais d’y laisser des brèches. On sait que tout peut déraper à tout instant et il faut garder ce risque-là. Comme à l’Eurovision : le show est télévisuel, il faut construire un parcours, mais tout le challenge consiste à y ramener de la liberté, pour qu’on sente qu’il s’agit d’un spectacle vivant.

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