Longtemps « créature » fantasmée sur papier glacé et sur grand écran, Lou Doillon a repris le pouvoir grâce à sa guitare. Prochainement sur scène en Belgique pour défendre un 3e album magnétique, Soliloquy, elle affirme son timbre ébréché, ses aspérités, sa profonde mélancolie. D’après Isabelle Blandiaux.

Rock et rauque, Lou, la fille de Jane Birkin et du réalisateur Jacques Doillon, s’est révélée auteure, compositrice et interprète avec l’aide d’Étienne Daho, qui a produit son premier album, Places, en 2012. Lay Low a suivi trois ans plus tard avec la complicité de Taylor Kirk (leader du groupe canadien Timber Timbre). Pour son 3e opus, Soliloquy, elle a travaillé avec plusieurs personnes (Benjamin Lebeau — The Shoes —, Dan Levy — The DØ — et Nicolas Subréchicot, son musicien) pour peaufiner « ses 12 enfants un peu cinglés qui allaient dans toutes les directions ». Le résultat : un soliloque vibrant, pêchu et émouvant à la fois, ample comme la vie avec des larmes, de l’amour, de la sueur, et le vertige de la mort au bout du chemin.

Vous citez Patti Smith, Sylvia Plath, Simone de Beauvoir, beaucoup
de femmes fortes qui ont l’air de beaucoup vous inspirer…

Oui, c’est important d’avoir une constellation autour de soi. Il y a aussi beaucoup d’hommes. Mais c’est vrai que depuis quelques années, j’ai peut-être eu besoin de totems femmes qui ont un rapport au travail. Je passe beaucoup de temps à lire Sophie Calle, une femme qui me plaît, qui m’amuse avec sa manière de retourner l’intime systématiquement et d’en faire de l’universel. Il y a peu de femmes de ma génération qui ont pris la vie à pleines cornes. Et qui ont mis de côté le fait de vouloir être plaisantes, séduisantes, d’avoir peur.

Les choses commencent à se rééquilibrer entre les hommes et les femmes, mais il y a encore du boulot…

On est obligées de se placer dans la vie. Je n’ai jamais été très émue par le côté femme-enfant fragile. Cela me fait flipper, cette histoire. Je suis très attachée à la fragilité. Mais l’assumer me plaît énormément. Le premier souvenir qui m’a marquée, c’est celui de Catherine Ringer à la télé chez la nounou, parce qu’on n’avait pas le droit de la regarder à la maison. J’avais 3 ou 4 ans et mon premier réflexe a été de me dire que je voulais être quelqu’un comme elle. Parce qu’elle n’est victime de rien, elle tient l’affaire et elle n’est pas là pour nous plaire. Elle m’a traversé le cœur. J’ai pensé la même chose avec Niagara, Nina Simone, Nina Hagen, Patti Smith, Billie Holiday…

Une autre muse gigantesque pour beaucoup de gens, c’est votre maman. En quoi est-ce qu’elle a pu vous influencer ?

Elle m’a infusée. Cela nous échappe, ce qu’on prend de nos parents. Mais elle évolue d’une certaine manière et je n’ai jamais essayé d’évoluer de cette façon-là. Ma manière de vivre et de travailler ressemble plus à celle des hommes que des femmes de ma famille. Moi, j’avais envie de me battre à table avec les intellos de la famille. Cela me faisait rire d’entendre mon oncle monologuer pendant 4 heures sur Napoléon et d’avoir lu 3 ou 4 bouquins en douce pour lui mettre une contre-vérité dans la tronche à minuit et demie.

Recevoir la notoriété comme « cadeau » de naissance, puisqu’elle n’est ni recherchée ni choisie, cela amène beaucoup de pression pour trouver sa place dans un domaine artistique ?

C’est un agencement étrange, c’est vrai, mais on en a tous un sur Terre. C’était quelle loterie, ça ? Je n’ai rien demandé, effectivement, et j’ai atterri là. Je ne connaîtrai que cet agencement-là. On mérite tous de sentir qu’on a du mérite dans la vie. Mais cela engendre plein de malice, plein de manières de trouver quelque chose pour s’aimer soi-même.

Sur votre album, on passe de rythmes très affirmés à des puits d’émotions dans lesquels on est aspiré, comme sur l’épuré et magique It’s you avec Cat Power…

Je pense que je vis les choses comme ça : il y a de la lutte et puis des moments d’apesanteur où le temps s’arrête parce que j’ai trop mal, je suis trop triste ou parce que c’est l’euphorie, des instants de joie, de perfection. Je remonte ensuite dans un train, une voiture, et j’avance.

La mélancolie et la solitude font partie de vous ?

Oui. En vieillissant, il y a un tel niveau de tristesse et de nostalgie profonde ! On est à fleur de peau. Je ne pense pas être bipolaire, donc cela ne fait pas des allers-retours, mais c’est tout le temps collé ensemble. Si je vois quelque chose de merveilleux, c’est aussi en grande partie merveilleux parce que cela ne durera pas et je le sais. Avoir un enfant, c’est terrible : donner la vie, c’est également donner la mort. Avoir des parents et des amis, c’est terrible. Si je ne suis pas très concentrée, cela spirale vite vers des choses très sombres. Mais comme un cheval fou, je sais un peu comment me guider.

Dans la chanson Nothings, vous mettez des mots sur le manque, le deuil, l’absence de façon subtile…

Décrire les gens qu’on aime, morts ou vivants, c’est un enfer. C’est comme décrire des ailes de papillon. On ne peut les voir que lorsqu’elles sont épinglées sur une feuille, mais on perd alors toute la grâce d’un papillon qui vole. Il y a quelque chose de morbide dans le fait de nommer. De figer. Je suis convaincue que ce qu’on a de plus beau, c’est ce qui nous échappe. Ce sont nos aspérités, nos entre-moments. Chaque fois que j’ai demandé à des amoureux ce qui leur plaisait dans mon visage, ce n’était jamais ce qui me plaisait à moi.

  • ALBUM SOLILOQUY (UNIVERSAL). EN CONCERT LE 29/4 SOUS CHAPITEAU AUX NUITS BOTANIQUE À BRUXELLES.

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GAEL avril

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