Kad Merad est fantastique dans Un triomphe, dans le rôle d’un comédien passionné qui monte une pièce de théâtre en prison. Des Ch’tis au Baron noir, il revient avec humilité sur ses choix, sa carrière, sa popularité et son lien avec le public, qui lui a tellement manqué. Par Juliette Goudot.

Kad Merad, acteur d’utilité publique

Comme Louis de Funès, Humphrey Bogart et Michel Serrault, Kad Merad fait partie des grands acteurs qui ont rencontré le public passé la quarantaine. C’était d’abord en 2004 avec Les Choristes, puis en 2008 avec le phénomène Bienvenue chez les Ch’tis (20 millions d’entrées à l’époque, entre La Grande Vadrouille et Titanic). Catalogué comique, l’acteur français de 57 ans, né d’un père algérien, d’une mère berrichonne et ayant grandi sur les bords de Loire, a depuis exploré sa face sombre avec un premier rôle très remarqué dans la série politique Baron noir. On le rencontre par Zoom lors des journées Unifrance (organisées en janvier dernier), col roulé noir et rire généreux, pour le film Un triomphe d’Emmanuel Courcol (Cessez-le-feu, Mademoiselle), où il interprète Étienne, un acteur sur le retour qui décide de mettre en scène Samuel Beckett en prison. Inspiré de l’histoire vraie du metteur en scène suédois Jan Jonson, qui monta la pièce En attendant Godot dans les années 80 avec cinq détenus en sécurité maximale (dont a été tiré le documentaire Prisonniers de Beckett en 2005), le film agit aussi aujourd’hui comme un miroir de notre époque confinée.

Un triomphe remet le théâtre au centre de nos vies alors que nous en sommes privés aujourd’hui… Qu’est- ce qui vous a le plus touché dans ce film ?

Tout d’abord, quand j’ai lu le scénario, on n’était pas en situation de pandémie. Mais ce qui m’a attiré d’emblée, c’était l’idée d’incarner un homme qui a existé. J’ai été choqué par le dénouement du film, que je ne dévoile pas, mais penser que tout cela était vrai m’a bouleversé. Et puis la rencontre avec Emmanuel Courcol, bien sûr, qui est un sacré metteur en scène.

Connaissiez-vous cette histoire auparavant ?

Non. Et d’ailleurs, je ne voulais pas voir le documentaire, par peur d’être influencé. Parfois, je préfère ne pas trop en savoir sur les personnages. Je me fais mon opinion, mon univers à moi.

Mais vous connaissiez Beckett…

J’avais lu En attendant Godot (publiée en 1952, NDLR) il y a quelques années. À l’époque déjà, je ne comprenais pas la pièce. Et en la relisant pour le film, je ne la comprends toujours pas (il rit)… Mais Beckett a expliqué qu’il ne fallait pas chercher à comprendre et ça m’a rassuré. Je pensais que j’étais l’un des seuls à être largué, mais je crois que lui-même ne comprenait pas ce qu’il a écrit ! Blague à part, cette pièce est l’une des plus lues dans le monde et ces personnages, cette façon d’écrire sont remarquables.

Vous mélangez ici comédie et drame : quelle serait votre qualité première, comme comédien ?

À part mon physique, je ne vois pas (il rit encore). Plus sérieusement, c’est le genre de rôle qui permet de se balader entre rire et drame. Car il y a tout dans ce film, l’émotion, le comique qui surgit de manière inattendue, car le sujet, c’est quand même Beckett en prison… Ça paraît un peu rédhibitoire, fermé, mais finalement, on s’aperçoit que tout le monde adhère à cette rencontre entre le théâtre et les détenus. Mon personnage est assez complet et je n’en ai pas eu tant que ça dans ma petite carrière. Un rôle comme ça, c’est important dans la vie d’un acteur.

“Il aurait suffi d’un rien et je passais peut-être à côté du plus gros succès du cinéma français.”

Vous parlez de « petite carrière », mais on peut dire qu’elle commence à être grande, non ?

Je veux dire « petite » dans le temps. J’ai commencé le cinéma à 40 ans, j’en ai 57. Il y a beaucoup de films, peut-être, mais pas encore beaucoup d’années. J’ai l’impression qu’il y a encore de la route. J’ai eu la chance de croiser celle de Dany Boon en étant le dixième acteur au casting des Ch’tis — neuf avaient refusé le rôle avant moi — et je pense que je dois beaucoup à la chance. Imaginez, j’étais le dernier sur la liste, le dernier recours de Dany ! Il aurait suffi d’un rien et je passais peut-être à côté du plus gros succès du cinéma français. Alors oui, c’est une belle histoire, mais ce succès a été à double tranchant.

Pourquoi ?

Car tout d’un coup, vous n’êtes plus ce jeune acteur qu’on découvre, vous devenez une espèce de poids lourd du cinéma. Mais moi ça ne m’intéresse pas du tout d’être un poids lourd. Moi, j’aime les rôles difficiles comme Un triomphe, j’aime l’idée d’amener Beckett en prison : pour un film grand public, il faut quand même oser. J’aurais aimé faire des films comme ça plus tôt. Avec Les Ch’tis, je me suis retrouvé embarqué tout de suite dans le tourbillon de la comédie française. Tant mieux, peut-être, mais ça m’a aussi classé dans un genre et ça a été difficile d’en sortir. Pourtant, Les Ch’tis, c’est aussi un film d’auteur, qui vient des tripes de Dany.

Au final, la popularité vous plaît ou vous pèse ?

En ce moment, je la vis bien car je suis masqué toute la journée, je peux faire mes courses, marcher dans la rue. Pour les gens très connus, c’est une période de pause. Mais la popularité est aussi enivrante, perturbante, il faut jouer avec. C’est une amie qui peut devenir une ennemie, c’est très bizarre. Mais ça peut vous aider à traverser des moments de creux, les moments difficiles, car il y a toujours un film de vous qui passe à la télé et les gens vous appellent.

Découvrez notre rencontre avec Kad Merad en intégralité dans le GAEL de mai, disponible en librairie.

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