Critique littéraire à la radio, à la TV et dans le ELLE français, cette lectrice hors-pair a publié à la rentrée un roman tendre et réjouissant sur l’asphyxie de nos vies contemporaines. Par Paloma de Boismorel. Photo: (c) Astrid di Crollalanza.

Est-ce plus difficile d’être léger aujourd’hui ?

L’avenir de la légèreté me semble assez compromis. Il y a beaucoup de gens qui pensent que c’est une indécence, alors que moi, il me semble que la seule manière d’avancer avec grâce c’est d’envisager les choses graves avec légèreté. J’aime beaucoup cette phrase de Romain Gary qui dit que « l’humour est l’arme blanche des hommes désarmés ».

Faut-il encore apprendre à nos enfants à être polis et à faire bonne figure ?

Oui, j’espère. Un jour, j’avais interviewé Emmanuel Carrère et il avait dit que le monde se divisent entre les gens qui se soucient des autres et les autres. Je pense que faire bonne figure, c’est une manière de faire attention aux autres.

Qu’attendez-vous d’un roman ?

Ce que j’attends en premier, c’est d’être désarçonnée par une phrase et d’entendre une voix. Et ça n’a aucune importance de ne pas être d’accord avec un auteur. Je n’ai pas besoin qu’on mette de l’ordre dans ma vie. J’ai besoin qu’on y mette de l’esprit.

“Ce que j’attends d’un livre, ce n’est surtout pas qu’il me fasse du bien mais qu’il me bouscule et qu’il me fasse penser différemment”

Vous vous moquez d’ailleurs à plusieurs reprises des « feel good books »…

Moi, je crois que l’on soigne la mélancolie par la mélancolie, et pour moi l’injonction au bonheur permanent et le plus court chemin vers le malheur. Ce que j’attends d’un livre, ce n’est surtout pas qu’il me fasse du bien mais qu’il me bouscule et qu’il me fasse penser différemment.

À quoi ressemble votre féminisme ?

Je voulais rendre grâce dans ce roman à cette génération de femmes cinquantenaires qu’on vilipende en les accusant d’avoir pratiqué un féminisme mou. On a toujours la mémoire courte parce qu’on oublie, comme il y a dix ans, personne ne voulait être féministe. Mais notre génération a été féministe dans ses actes et s’est beaucoup battue pour les droits du travail. On a demandé les choses très gentiment. Force est de constater que ça n’a pas toujours très bien marché. Nous sommes les premières à avoir eu le droit de tout faire : travailler, se marier, pas se marier, avoir des enfants ou pas, avoir des amants ou pas. Sur le papier, c’était un rêve. Sauf que la réalité s’est avérée beaucoup plus compliquée.

Vous évoquez des concepts comme micro-agression et charge mentale. Pensez-vous que le fait d’avoir inventé ces mots permet de faire reculer les problème qu’ils désignent ?

Je crois en la force des mots. Nommer les choses, c’est déjà les reconnaître. Cette histoire de charge mentale, même si je déteste cette expression, je la trouve affreuse, elle correspond en tous les cas à une vraie réalité et c’est très important de l’avoir nommée. Le terme de « micro agression », je ne le connaissais pas. Je l’ai découvert, un jour en interrogeant Pénélope Bagieu qui me racontait qu’un garçon l’avait coincée quand elle était toute jeune dans un photomaton. C’est une expérience qu’on est beaucoup à avoir vécue et elle a employé ce mot de micro agression. Ça m’a procuré un soulagement, vous n’avez pas idée… Je me suis dit “c’était donc ça” ! A ma génération, on a passé notre temps à se rassurer entre nous en nous disant que c’est pas grave, ce qui nous arrive. Et bien finalement, c’était quand même grave et c’est bien de le savoir.

  • COMMENT FONT LES GENS ? 280 P., ÉD. STOCK.

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