Actrice, réalisatrice, documentariste activiste pour le climat, elle adapte Le Bal des folles, premier roman au succès surprise de Victoria Mas. Dans un regard aimant de femme qui parle des femmes, elle évoque avec une émotion contagieuse la puissance de la sororité. Par Juliette Goudot.

Le pouvoir de la douceur

Elle voit son parcours d’actrice — débuté à 15 ans lorsque Gérard Depardieu voit en elle une « actrice naturelle », puis affûté à l’international chez Jacques Audiard, Quentin Tarantino, Angelina Jolie ou Mike Mills — comme « la meilleure des écoles ». Car Mélanie Laurent est aussi une réalisatrice extrêmement douée, César du meilleur documentaire en 2016 pour Demain — documentaire écolo et succès populaire inattendu qui dépasse le million d’entrées, coréalisé avec Cyril Dion. À 38 ans, la blondeur juvénile et le regard limpide, elle revient devant et derrière la caméra pour ce cinquième long-métrage (dix ans après son premier film comme réalisatrice), adapté du roman historique de Victoria Mas Le Bal des folles (Prix Renaudot des lycéens 2019), qui suit la traversée d’une jeune femme du 19e siècle (Eugénie, interprétée par Lou de Laâge) internée à la clinique de la Salpêtrière parce qu’elle entend les voix des morts. Mélanie y interprète Geneviève, une infirmière du docteur Charcot qui va se lier d’amitié avec Eugénie malgré l’enfermement. De ce roman sur la condition féminine, Mélanie Laurent tire une fresque élégante sur le pouvoir de la douceur entre femmes confrontées à la violence patriarcale, quelque part entre Camille Claudel et l’éclat poétique de Bright Star de Jane Campion. Si cumuler la mise en scène et le jeu est pour elle une épreuve (« Sur mes plateaux, je donne seulement un quart d’heure aux techniciens du maquillage-coiffure-costume pour me préparer ! »), elle a adoré incarner Geneviève, n’hésitant pas à « chercher les rides et les couleurs les plus ternes » pour trouver une justesse libératrice. Rencontre avec une personnalité exceptionnelle pour qui diriger en même temps que jouer reste « magique », même en robe à tournure et corset.

Comment est née l’envie d’adapter Le Bal des folles, ce roman historique de Victoria Mas, succès littéraire de l’année 2019 ?

Je venais d’avoir une petite fille et je me posais beaucoup de questions. Mon corps et mon esprit fantasmaient terriblement sur un film d’époque. J’essayais de trouver un sujet qui ne soit pas que féministe mais qui fasse le portrait de femmes et qui puisse avoir une résonnance avec aujourd’hui. J’étais partie pour faire un film sur les sorcières du Moyen Âge mais un jour, mon producteur Alain Goldman m’a apporté Le Bal des folles et m’a dit : « Je crois que c’est pour toi. » J’ai lu le livre et je me suis dit, chouette, il y a tout ! J’adore ces moments de vie où le destin est un peu forcé, ce sont des cadeaux qu’on se fait.

“Je ne sais pas si un homme peut faire Le Bal des folles et réussir à les rendre aimables, bouleversantes et non pathétiques.”

Le livre suit ces femmes du 19e siècle qu’on diagnostiquait « hystériques, mélancoliques » et qui furent internées dans des conditions assez terribles dans la clinique de la Pitié-Salpêtrière du célèbre professeur Charcot… Qu’est-ce qui vous a touchée particulièrement dans cette histoire ?

Le roman était déjà très cinématographique. Le personnage d’Eugénie a quelque chose de très moderne, je l’aimais tellement que je n’avais pas envie qu’on lui fasse du mal. Le personnage de Geneviève me bouleverse aussi parce qu’elle est tellement rationnelle et  malheureuse qu’elle doit évoluer. Son arc dramatique est très fort et ça n’est pas si fréquent au cinéma. Je me suis demandé pourquoi cette société patriarcale et capitaliste s’était à ce point coupée des femmes qui savaient, qui auraient pu la faire avancer et l’emmener ailleurs. Comme les sorcières, qui avaient accès aux plantes et qui pouvaient soulager le corps et l’esprit mais étaient exclues des cercles de pouvoir, je me suis rendu compte que ces femmes qu’on considérait comme folles au 19e siècle avaient aussi été écartées. Que ce soit les sorcières du Moyen Âge ou de jeunes bour- geoises du 19e siècle, elles finissaient toutes brûlées, folles ou internées. On est allé chasser les sorcières partout et ce clergé qui se prenait pour Dieu a décidé pour elles. Quelques siècles plus tard, c’est la même chose.

Et aujourd’hui, donc ?

Si on veut retrouver des histoires d’êtres humains jetés de force dans un hôpital, on peut faire le parallèle avec les jeunes homosexuels aux États-Unis qu’on dépose dans des centres de rééducation religieuse. Aujourd’hui, on fait ça à des hommes qui n’entrent pas dans la norme.

Ça serait quoi, pour vous, le regard féminin au cinéma ?

Je ne sais pas si un homme peut faire Le Bal des folles et réussir à les rendre aimables, bouleversantes et non pathétiques. Une femme qui regarde d’autres femmes, c’est un regard différent, singulier. Il y a quelque chose entre femmes qui me bouleverse, une sororité mais aussi des gestes, tout ce côté tactile et maternant, que l’on soit mère ou pas. Quand on voit des films d’hommes sur les prisons, c’est toujours très froid, avec une minimafia bourrée de testostérone. Or, concernant les femmes de cette prison en plein Paris, car la Salpêtrière était une prison, je lisais qu’elles dormaient ensemble, qu’elles s’aimaient, qu’elles s’aidaient… C’est quelque chose qui me touche. Même si, évidemment, je montre qu’il y a des femmes cruelles, des femmes dures, je crois avant tout que le regard féminin passe par la douceur.

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