La journaliste Francesca Borri a passé un an dans l’enfer d’Alep, en tant que correspondante. Rencontre avec une guerrière de l’information.

Quand la guerre éclate en Syrie, de nombreux journalistes se sont rendus à Alep. Parmi eux, Francesca Borri, une belle Italienne gracile, diplômée en droit et en relations internationales.  Elle voulait voir de ses yeux le quotidien des habitants de la ville déchirée. La souffrance y est telle que la jeune femme est touchée jusque dans ses tripes. Après quelques mois, tous les journalistes s’en vont. Mais Francesca reste. Pendant un an, elle habitera dans cette ville ravagée par les affrontements et les bombes. Maintenant que la ville a été reprise par l’armée syrienne, elle vit à New York. Elle évoque cet épisode marquant.

Comment êtes-vous arrivée en Syrie?

«J’ai décidé de partir en Syrie quand j’ai vu des images du photographe italien Alessio. Elles étaient tellement directes et profondes qu’elles m’ont atteinte de plein fouet. Ces photos parlaient de la lutte pour la liberté et la dignité, de courage et de désespoir. Elles m’en apprenaient bien plus que toutes ces années passées à étudier les conflits internationaux. Je sentais que je ne pouvais pas rester chez moi et en septembre 2012, je suis partie à Alep. Je n’ai jamais choisi de devenir correspondante de guerre. Mais en Syrie, la guerre est venue à moi. Je voulais réaliser un reportage et tout à coup, la guerre est entrée en moi. Je ne pouvais plus retourner en arrière. C’est devenu une obsession. »

Vous dites que la Syrie est devenue une obsession. Pourquoi?

« Une obsession dans le sens positif du terme. Parce que c’était mon moteur. En tant qu’écrivain, pas en tant que journaliste. J’étais mordue au point de ne plus pouvoir — ni vouloir — arrêter d’écrire. Je voulais creuser plus profondément, en savoir toujours plus. La situation en Syrie est si complexe. Je vivais avec les Syriens, dans une ville où les choses se dégradaient de jour en jour. Des morts, des blessés, la faim, la peur, le froid. Ça ne m’a plus lâchée. Je ne pouvais pas rentrer chez moi et laisser tout cela derrière moi. Je devais rester, être présente. Il y avait tant de récits à entendre… »

« Si on n’est pas prêt à prendre des risques, il faut rester chez soi. »

Vous êtes restée plus d’un an à Alep. Qu’est-ce qui vous a le plus marquée?

« Les bombes à sous-munitions (des conteneurs métalliques remplis d’explosifs et lâchés par des hélicoptères, NDLR). Quand elles sont apparues, tout a changé. Rien n’est plus impitoyable, plus dévastateur, plus épouvantable. La première fois que j’ai été témoin d’une telle bombe, j’étais en état de choc. Je pensais avoir tout vu, mais c’était bien pire que tous les bombardements précédents. Une bombe à sous-munitions balaie tout. Des immeubles entiers. Des habitants, il ne reste rien. Juste du sang et de la poussière. »

Est-ce qu’un reportage vaut la peine de risquer sa vie?

« Quand on part dans un pays en guerre, on sait qu’il y a du danger. Si on n’est pas prêt à prendre des risques, il faut rester chez soi. Bien sûr, chacun décide jusqu’où il est prêt à aller pour témoigner. Mais la Syrie, c’était mon histoire. Alors oui, j’étais prête à risquer ma vie pour la raconter. Un jour, alors que ça ne faisait pas très longtemps que j’étais à Alep, on a dû s’abriter à cause d’une énième attaque aérienne et j’ai atterri dans une cave avec un autre journaliste. Nous portions nos casques et nos vestes anti-éclats, nous étions clairement identifiables comme reporters. La cave était remplie, il n’y avait plus de place pour nous. Un vieux monsieur m’a alors proposé de prendre sa place. Il disait que ma vie était plus importante que la sienne. Parce que je devais dire au monde ce qui se passait. Je ne l’ai jamais oublié. Comment aurais-je pu abandonner? »

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