À l’affiche de « Lola Pater », l’actrice culte ose un rôle transgenre. Rencontre avec une femme ardente.

 Drôle de genre

Dans nos imaginaires cinéphiliques, Fanny Ardant est à jamais «la femme d’à côté», la Mathilde adultère que Gérard Depardieu étreignait passionnément dans le chef-d’œuvre conjugal de François Truffaut qui la révélait au grand public. Fanny Ardant fut la dernière compagne du réalisateur de Jules et Jim et du Dernier Métro, elle garde dans ses yeux sombres la marque des grands amours, de ceux qui ne meurent jamais. «Ceux qu’on a aimés, on les emporte avec soi», vous dit-elle de sa voix grave et sensuelle, au tempo maîtrisé, maniant les pauses et les silences. Une voix qui a fait d’elle un fantasme masculin, idéalisée chez Alain Resnais (L’Amour à mort, Mélo) et le cinéaste italien Ettore Scola.

« Enfreindre est toujours plus intéressant que suivre. »

Dans Lola Pater, un premier film iconoclaste de Nadir Moknèche, elle interprète Lola, un homme devenu femme soudain confronté à son passé et à sa « drôle de paternité » – sous le regard de son fils, Zino (magnifique Tewfik Jallab). À travers la métaphore de la transsexualité, on a adoré cette chronique familiale qui fouille nos failles pour mieux nous en consoler. Dit-on vraiment à nos enfants la vérité sur qui on est? De Ridicule à Pédale douce, Fanny Ardant n’a jamais suivi les routes balisées. « Enfreindre est toujours plus intéressant que suivre » glisse-t-elle, ponctuant ses phrases par des « ecco » transalpins, en grande amoureuse de l’Italie. Promenade sur les chemins de traverse d’une actrice éprise de liberté.

Lola est un personnage particulier, au-delà des genres…

« Avec Nadir, le réalisateur, on ne voulait pas aller vers le cliché du personnage. Il y a autant de parcours différents que de personnes qui changent de genre. On voulait que Lola ait une crédibilité. Par exemple, je me ronge les ongles, alors on a décidé de garder ça, de ne pas mettre de faux ongles. J’ai tout de suite beaucoup aimé Nadir, car je savais qu’il avait écrit cette histoire avec beaucoup de soin. Je lui ai fait une totale confiance. Mon travail consistait surtout à ne pas avoir d’idées préconçues. C’est d’ailleurs autant une psychologie personnelle qu’une psychologie d’actrice. Après avoir joué Lola, le fait que ça soit une femme transgenre m’est apparu presque secondaire. J’aimais avant tout le personnage, sa fantaisie extraordinaire, son sens de l’humour un peu vachard, sa vulnérabilité tourmentée, son grand amour de la vie. »

En même temps, le transgenre est une belle métaphore de la liberté.

« Oui. Il faut dépasser le regard social qui nous enferme souvent. C’est comme dans le rapport de Lola avec son fils. Au départ c’est difficile, puis il y a un ajustement, ils se rencontrent. Je dirais que la métaphore du transgenre, c’est plutôt l’enfermement, la peur d’être soi. Lola, avec tous ses défauts, embrasse vraiment sa vie. L’acte de Lola est irréversible. »

Ça vous a touchée, cet aspect fatal du personnage?

« Oui, car j’admire les gens qui brûlent leurs ponts. C’est comme au poker. Il y a ceux qui tournent avec le vent ou la clameur — la «clamoroso», disent les Italiens — et ceux qui acceptent de perdre leur chemise. Quelqu’un qui fait quelque chose d’irréversible, c’est curieusement quelqu’un qui aime la vie. »

Êtes-vous heureuse de faire évoluer les mentalités grâce à des films?

« Oui, car un film ou un roman, ça n’est pas du prosélytisme, c’est une bouteille jetée à la mer. Souvent, les romans m’ont aidée à vivre, moi aussi. Pas seulement pour une appartenance quelconque. Le but d’une œuvre, tout d’un coup, c’est de ne plus être seul. Celui qui change de genre revendique sa liberté, mais si l’on veut bien la considérer, cette liberté vaut pour tout. Chacun doit pouvoir vivre sa vie comme il l’entend. Par exemple, les manifestations de masse contre le mariage pour tous m’ont été insupportables. Je trouve abject d’aller manifester contre. Pour moi, une révolution doit être pour quelque chose. Sinon, c’est déjà fichu d’avance. »

Justement, pour quel genre de cinéma êtes-vous?

« Le cinéma, c’est comme le prêt-à-porter, il faut qu’il y ait de la place pour tout le monde. Je suis très bon public, mais je défends aussi les films d’auteur qui existent grâce aux commissions de soutien des films. Le cinéma ne peut pas n’être qu’une industrie, avec des cibles qui cherchent à plaire à des tranches d’âge, à arrondir les angles. S’il n’y a plus d’angles qui font mal, si tout est arrondi, à quoi bon y aller? Ça n’est pas la vie. »

Comment vous êtes-vous arrangée avec le désir de plaire inhérent au statut d’actrice?

« Moi, je n’ai pas voulu plaire, j’ai voulu qu’on m’aime, c’est différent. Si on vous aime, on vous aime telle que vous êtes. »