Le maestro de la chanson française referme son diptyque argentin entamé l’an dernier avec Palermo Hollywood. Volver abrite des allers-retours émotionnels et sensoriels entre Buenos Aires, Rome et Paris, où il est question d’amour, d’absence, du temps qui passe et nous échappe.

Transports latins

Seize ans que Benjamin Biolay nous fait voyager, depuis son premier album, Rose Kennedy. Beaucoup de ses chansons sont des véhicules aux arrangements sophistiqués, à l’émotion fulgurante, qui nous transportent dans des atmosphères tangibles, des décors fantasmés. «J’aime les unités de lieu et de temps», nous dit-il ce matin-là, sur la terrasse d’un hôtel bruxellois, cigarette aux lèvres et regard magnétique. «Je pense que je suis un cinéaste frustré, ce qui n’est pas négatif puisque j’ai magnifié ma frustration en faisant des chansons. Mon cerveau est celui d’un mec qui veut raconter une histoire avec un début, une fin, des personnes dans un endroit, à une certaine heure du jour ou de la nuit. Je les vois dans ma tête, je m’inspire d’images.» Son neuvième et dernier disque studio, Volver («revenir» en espagnol), constitue plus que jamais un transport doux-amer, le voyage retour de Palermo Hollywood publié l’an dernier et couronné d’une Victoire de la musique. Composé entre Paris et Buenos Aires, où le chanteur et acteur séjourne «tous les trois mois depuis dix ans», il conjugue son style élégant à la sensualité d’une culture latino-américaine contemporaine, tout en lorgnant vers le rap (Hypertranquille), le rock torride (Encore Encore) et la musique italienne pour danser (Roma (amoR)). Un retour, oui, mais toujours empreint d’un goût profond pour l’exploration.

Il y a beaucoup de monde autour de vous sur ce disque (Chiara Mastroianni, Catherine Deneuve, des stars de la musique latino-américaine… NDLR). Vous n’avez rien d’un solitaire, en fait.

« Il y a toujours énormément de monde autour de moi, des dizaines de musiciens, sauf qu’on ne les voit pas habituellement. Comme ils ne sont pas connus, on ne met pas leur nom. Ici, il y en a plus qui chantent, oui. Ce sont toutes des personnes que je connais et avec qui j’ai pris contact en direct. Je suis un type qui aurait aimé être dans un groupe. J’ai d’ailleurs l’impression d’avoir fait partie d’un groupe avec cet album. »

Le temps qui nous échappe est un des grands thèmes de Volver.

« Je rends hommage à cette chanson de Carlos Gardel qui s’appelle Volver, où il dit que quand il revient dans le décor de toujours, il se regarde dans la glace et voit ses tempes grises. Il y a cette notion. Quand on revient quelque part, il se passe plein de choses, forcément. »

Comme Ulysse qui rentre chez lui après un long voyage et voit tout différemment?

« Oui. Chaque fois que j’ai écrit sur Buenos Aires, c’était à Paris et chaque fois que j’ai écrit sur Paris, c’était à Buenos Aires. Ce n’était pas voulu. Mais à Paris, je ne peux pas écrire sur Paris. C’est trop concret. Il fait gris et les gens font la gueule. Ce n’est pas mon quotidien que j’ai envie de raconter. Dans la chanson Palermo Hollywood, sur le précédent album, j’évoque l’avenue Libertador, à Buenos Aires: c’est juste un endroit chiant et embouteillé quand je suis là-bas, mais quand je suis en France, elle me fait rêver. »

La mélancolie est très présente depuis toujours, chez vous…

« Je pense qu’elle est présente chez tout le monde, mais comme j’écris des chansons, cela s’entend. C’est beaucoup dû à la forme choisie, à savoir la chanson française. Depuis quelque temps, j’ai envie de faire un album de hip-hop pour moi, mais je ne sais pas si je le sortirai. Quand je rappe, les thèmes ne sont pas du tout mélancoliques. C’est plus social, parfois plus joyeux. La musique gagne toujours à la fin. »

Bruxelles, une deuxième maison

Moins latine que Rome, Buenos Aires ou Paris, Bruxelles occupe aussi une place de choix dans la cartographie sentimentale de Benjamin Biolay, puisqu’il y enregistre ses albums avec une fidélité sans faille. «En termes de temps passé, dans ma vie, c’est ma deuxième ou troisième ville, reconnaît-il. Il s’agit de mon autre maison parce que s’y trouve un studio d’enregistrement merveilleux, l’ICP. Le meilleur du monde.» C’est précisément dans ce studio que l’auteur-compositeur a interprété quatre nouveaux titres et trois anciens lors d’un showcase intimiste émouvant organisé par sa firme de disque et La Première à la fin mai. L’occasion aussi, pour l’artiste, de distribuer selfies et autographes à son public.

« CE QUE J’AIME À BRUXELLES, C’EST LA SINGULARITÉ. »

«Ce que j’aime à Bruxelles, c’est la singularité, reprend-il. Je suis fan de Franquin, Jijé… C’est loin et c’est près, cela m’a toujours fait cet effet-là: une autre civilisation, une architecture qui n’a rien à voir et puis la personnalité des Belges qui vivent dans un royaume. Vous ne pouvez pas connaître les mêmes tourments qu’en France, quand on se choisit un président. C’est le seul pays qui reste si longtemps sans gouvernement sans s’inquiéter. Ce nihilisme est issu d’une grande intelligence, pas d’une grande bêtise ou d’une envie de se suicider collectivement. Le surréalisme est partout, il me frappe plus que vous parce que je suis Français.»