À l’affiche de L’Incroyable Histoire du facteur Cheval, l’actrice et mannequin mythique est revenue sur son parcours de femme. L’incroyable histoire de Laetitia Casta, c’est d’abord celle d’une femme instinctivement libre. Interview: Juliette Goudot. Photos: François Rotger.

Sa beauté est subjuguante. À la voir « en vrai » dans un hôtel bruxellois, c’est ce qu’on se dit tant la Casta rayonne: à la fois naturelle et sophistiquée, grave et lumineuse, changeante comme les facettes d’un diamant. Mère de trois enfants, actrice désormais reconnue tant sur les planches (elle a joué récemment Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman) que sur les écrans, celle qui fut la muse d’Yves Saint Laurent et reste une icône majeure de la mode incarne avec grâce Philomène Cheval dans L’Incroyable Histoire du facteur Cheval de Nils Tavernier, une histoire qu’elle a découverte à travers l’émouvant scénario de Fanny Desmarès, axé sur l’amour filial. À 40 ans, Casta semble enfin pouvoir incarner tous les rôles, avec amour.

Le facteur Cheval est connu pour son art naïf. Y a-t-il une proximité avec vous, dans votre approche autodidacte du cinéma ?

Ce qui me plaît chez Cheval, c’est son parcours, sa volonté, sa passion et sa force. Il est allé au bout de son rêve. Quand on est un artiste, on a ces convictions‐là. Si on n’y croit pas, rien ne se passe. L’art naïf et l’art brut me touchent aussi en ce sens que l’intuition est très importante chez moi.


Pourriez-vous dire que l’émancipation, chez vous, est aussi passée par l’art ?

C’est tout un processus de vie, un parcours que je partage d’ailleurs avec plusieurs de mes amies femmes, artistes ou pas, issues de différents milieux. Apprendre à s’aimer et à se connaître, c’est commun à tous, et souvent le pire ennemi, c’est soi, et toutes les barrières que l’on se pose. (Elle marque une pause.) Je ne sais pas pourquoi on arrive au monde avec cette idée qu’on n’y a pas droit. L’émancipation peut se passer par l’art, mais aussi par la sexualité, effectivement. Dans mes interprétations, je ne suis pas que dans l’intellectuel, je laisse passer des choses dans la chair, par le désir. Tout est désir, en fait.

Les débats qui ont eu lieu autour de la révolution #MeToo vous ont-ils menée à votre propre définition du féminisme ?

MeToo m’a permis de ne pas m’excuser de ce que je suis. Ce mouvement-là est venu confirmer des valeurs que j’ai depuis toujours. Je n’ai pas à m’excuser d’avoir une personnalité forte ni des valeurs fortes, je n’ai pas à m’excuser d’avoir dit non, plus jeune. J’ai eu cette force-là, de savoir me défendre. Car j’ai eu tout de suite un instinct de survie très fort. Beaucoup de femmes l’ont et on ne les écoute pas. Il y a une injustice. Moi, on m’a entendue. Maintenant, il y a une conscience qui est là, il y a un voile qui est levé et on ne peut plus revenir en arrière. Mais ce que je veux dire, c’est que chez moi, ce voile était levé depuis longtemps déjà. MeToo vient m’enlever une culpabilité à me sentir forte en tant que femme.

« Je n’ai jamais reçu autant d’amour de ma vie que par ma grand-mère. Ça m’a formée. »

L’année des 40 ans, c’est l’année de la maturité : direz-vous qu’une harmonie s’instaure entre la pensée et la prise de parole aussi ?

On s’encombre beaucoup
 au départ de choses émotionnelles, qui sont comme un bagage dont on doit se défaire petit à petit. Certaines obsessions reviennent et on se rend compte qu’elles ne nous appartiennent pas, qu’elles font peut-être partie de l’histoire de la famille, de l’histoire des femmes, de certains traumatismes propres à chacun. Et quand on arrive à s’en défaire, on s’allège. Plus on avance dans l’âge, plus on s’allège et plus on accepte ce que l’on est, avec ses qualités et ses défauts. L’idée est que tout ça devienne joyeux.

Votre place dans la création, elle est où en ce moment en tant qu’actrice ?

D’abord, c’est savoir lire un scénario. C’est comme une partition, il y a mille manières de la jouer et pour moi, ça se joue à la lecture. C’est là où je dois être forte, où je me confronte à des dilemmes. Certains textes ont des échos puissants. Je vous donne un exemple. Les Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes : à la lecture, ça m’a sidérée, ça m’a bouleversée, je me suis demandé comment un auteur pouvait décrire de manière aussi proche de ce qui m’était alors existentiel. Un scénario, c’est pareil, j’essaye d’y trouver, parfois même dans une seule phrase ou un mot — car on ne trouve pas des chefs-d’œuvre à chaque fois ! —, quelque chose qui déclenche l’imaginaire.

La Philomène du facteur Cheval a quelque chose de paysan, comme la Thérèse des Âmes fortes de Ruiz. Cela vous touchait-il ?

Il y a quelque chose de rustre en elles. Quand Raoul Ruiz est venu me chercher, il savait que je venais de la campagne (aussi bien de Normandie que de Corse, NDLR), il a vu cette chose très terrienne chez moi. Si je repars dans un film comme Le facteur Cheval, ça n’est pas pour rien. J’ai fait ce film car j’ai l’amour de ces femmes-là, qui sont dans une forme de sagesse et s’élèvent au-dessus des autres grâce à leur empathie et leur amour. Mon arrière-grand-mère était comme ça, elle m’a marquée par sa tendresse et son affection. Je n’ai jamais reçu autant d’amour de ma vie que par cette femme. Ça m’a formée.

Vous avez réalisé un court-métrage, En moi en 2016 :
 la réalisation pourrait-elle prendre plus de place chez vous ?

Je ne sais pas être sérieuse au sens de me prendre au sérieux. Au départ, comme actrice, je n’arrivais pas à me prendre au sérieux car je me méfiais trop de moi-même. Avec la réalisation, c’est pareil. Ça me plaît, j’aime l’écriture, mais je suis très dure envers moi-même.

Les registres s’élargissent : récemment, vous jouiez une Parisienne contemporaine dans L’Homme fidèle, dans une prochaine série écolo-féministe, Une île (qui sera diffusée sur Arte), vous camperez une sirène fantasmatique. Ça vous plaît, d’être toutes ces femmes ?

Je peux être douce quand je dois l’être, combattante si je dois l’être, je peux être mère ou artiste si je dois l’être. C’est intéressant pour moi d’être dans ces écarts-là. La sirène d’Une île est prédatrice, mais le discours est écologiste, on retourne aux sources avec la femme puissante. Avec Philomène, j’ai vraiment voulu faire passer quelque chose de l’amour, c’est un pouvoir puissant, l’amour, ça permet tout.

L’INCROYABLE HISTOIRE DU FACTEUR CHEVAL, DE NILS TAVERNIER (2019), AVEC JACQUES GAMBLIN, LAETITIA CASTA ET ZÉLIE RIXHON. EN SALLES DEPUIS LE 1ER MAI.

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