Oubliez le cliché de l’homme qui mène la danse et de la femme qui se contente de suivre. Le tango est un étonnant révélateur de notre façon d’évoluer en couple, qui oblige chacun à revoir ses positions. Découvrez la leçon particulière de nos GAEL Guests, Elodie de Sélys et Benjamin Deceuninck. Par Florence Hainaut. Photos: Liesbet Peremans.

Dis-moi comment tu danses…

Ils avancent dans la vie comme des athlètes sur une piste : à petites foulées en surveillant le chrono. Ils ont toujours un enfant à conduire quelque part, une émission à enregistrer et un sac de natation à aller apporter à un.e distrait.e. Loin de s’en plaindre, Élodie de Sélys et Benjamin Deceuninck semblent s’épanouir dans ce tourbillon. Dans cet agenda qui leur laisse peu de temps, ils tentent de s’aménager des pauses à deux. Elle voudrait bien qu’ils prennent des cours de danse. Lui, à peu de choses près, propose un créneau entre minuit et 2 heures du matin, le jeudi. GAEL a profité du fait de les avoir sous la main, et ensemble, pour les inviter à un cours de tango. Aux manettes, l’Argentine Eugenia Ramírez Miori, qui les reçoit dans son studio de danse.

La leçon de tango d'Elodie de Sélys et Benjamin Deceuninck

« Si tu pouvais faire en sorte que j’aie l’air d’avoir dormi, soupire Élodie en s’asseyant devant Catherine, la maquilleuse. Ou au moins d’être partie en vacances. » Elle en revient, pourtant, mais « avec les enfants », explique-t- elle avec un geste de la main qui laisse apparaître sur son poignet un tatouage discret, le chiffre sept.

TOI PLUS MOI, PLUS TOUS CEUX QUI LE VEULENT

Comme dans la série mythique, ils sont sept à la maison, quand tout le monde est présent. Les trois filles de Benjamin, le fils d’Élodie et puis le petit dernier qu’ils ont eu ensemble. Une joyeuse colonie de vacances, une tornade qui retourne tout sur son passage, presque une équipe de foot dans laquelle ils cherchent parfois à préserver leur duo : « Ça fait longtemps que je tanne Benjamin pour qu’on prenne des cours de danse de salon, mais on n’a pas le temps, on n’a pas les mêmes horaires. » Pour leur activité de GAEL Guests, ils cherchaient un sport qui les rassemble. « On a pensé au golf, mais en fait ça ne m’amusait pas trop. Alors j’ai demandé une danse de salon. » Du fond de la salle, Benjamin réagit : « Moi j’ai pas le choix, je dois obéir ! »

La leçon de tango d'Elodie de Sélys et Benjamin Deceuninck

Pendant que Catherine, à petits coups de pinceaux savamment appliqués, transforme Élodie en une personne qui sort d’une sieste de douze heures, Eugenia discute avec Benjamin : « J’ai failli t’apporter un maillot de foot de l’Argentine, mais je me suis dit que j’allais te mettre dans l’embarras. » De fait : « Impossible, je ne peux pas porter ça, ils nous ont battus en quarts de finale en 2014 ! » S’ensuit une discussion ballon rond qui fait rire Élodie : « À un moment, je vais avancer mes arguments foot, et là, ça va partir. » Tous ceux qui la suivent sur les réseaux sociaux le savent, ses « analyses foot », comme elle les appelle, sont des pépites de second degré. « Et ses stories Instagram sur son fils sont à pleurer de rire », nous confirme Myriam Leroy.

La leçon de tango d'Elodie de Sélys et Benjamin Deceuninck

PETIT RAT, CHEVAUX ET PINGOUINS

Élodie est franchement drôle. Avec moult détails, elle raconte d’ailleurs cette séance photo en ballerine pour un magazine people, il y a quelques années, au cours de laquelle elle a dû assumer d’avoir juré qu’elle savait encore faire les pointes. L’ancien petit rat de l’opéra est un peu rouillé. « Mais elle marche toujours avec les pieds écartés », ponctue Benjamin, qui avoue dans un sourire faire de la danse, parfois, mais tard le soir. Et avoir bu beaucoup de tangos quand il était ado. Ça peut aider ? Eugenia le rassure : « Ça va aller, la plupart des pas du tango sont inspirés de la démarche des chevaux, du foot et des jeux de cartes. » Il faut dire que le tango a été créé par des hommes, et à l’époque, ils s’exerçaient principalement entre eux. « Il y a 100 ans, prendre une femme dans ses bras, c’était pas évident. Après, il fallait se marier avec elle. » Ces hommes, tout empreints de préjugés sur le côté censément féminin de la danse, ont essayé de créer quelque chose de très masculin, « donc on ne danse pas, on marche. Tout ce qu’on fait est facile, agréable, ergonomique. Sinon c’est pas du tango. »

« Eugenia a vu que j’étais dans la méfiance que Benjamin ne gère pas, alors qu’il gère. Tout parallèle avec notre organisation domestique serait purement fortuit ! » – Elodie

Ce qu’ils ne savent pas, c’est qu’Eugenia a un plan en tête. Elle nous l’a exposé par mail, en ces mots : « Ça va être amusant d’inviter Élodie à se détendre dans l’abandon total du contrôle et demander à Benjamin d’être prévoyant pour la rassurer, mais sans la laisser anticiper… Ça a l’air d’un casse-tête, je sais, mais ça va super bien marcher ! » Elle ne pensait pas si bien dire. Premier exercice : elle invite Élodie à s’abandonner en s’appuyant sur Benjamin. « Tu fais la tour de Pise sur lui et vous marchez ensemble. Benja, tu dois juste marcher comme un homme. » Sourire en coin d’Élodie : « Mais est-ce que tu sais faire ça ? Allez, prends un  air viril ! » Il rigole franchement : « Tu veux que je fasse sortir des poils de ma chemise ? » Ils tentent l’exercice, avec l’élégance des danseurs de « Papa Pingouin », ce grand moment de grâce télévisuelle des eighties. Et ils se rejettent la balle.

La leçon de tango d'Elodie de Sélys et Benjamin Deceuninck

COMPOTE DE PIEDS ET COMPLICITÉ

La musique reprend. La magie opère (presque). Jusqu’à une nouvelle compote de pieds. « Élodie, c’est lui qui guide ! Arrête d’anticiper ! » Œil torve de l’intéressée, qui estime faire ce qu’elle peut. « Mais je sens qu’il ne gère pas ! » Eugenia la corrige : « Il gère plus que ce que tu penses. Benja, tu es convaincu qu’elle gère, et Élo, que lui ne gère pas. Vous avez tous les deux tort. » Ils se regardent, goguenards. Ça a l’air de leur rappeler quelque chose. Ils esquivent. Benjamin demande s’il peut faire le moonwalk, Élodie annonce qu’elle va finalement peut-être prendre un verre de vin. Tant de clairvoyance la déstabilise un peu. « La danse dit apparemment beaucoup de quelqu’un, car en quelques minutes, elle nous a cernés, c’était limite flippant ! Directement, Eugenia a vu que j’avais du mal à lâcher prise et à me laisser diriger, que j’étais dans la méfiance que Benjamin ne gère pas, alors qu’il gère. Tout parallèle avec notre organisation domestique serait purement fortuit ! » La prof a aussi remarqué leur tendance à faire des blagues quand ils sont dans une situation délicate.

« Élo et moi sommes assez pudiques, explique Benjamin. Dans ces cas-là, notre défense, c’est la déconne. » – Benjamin

« Ça ne saute peut-être pas aux yeux, mais Élo et moi sommes assez pudiques, explique Benjamin. Dans ces cas-là, notre défense, c’est la déconne. Ce qui, on l’a vite compris, n’est pas forcément compatible avec l’apprentissage d’une nouvelle danse. » Pour les mettre à l’aise, Eugenia change de musique et lance À nos actes manqués, de Jean-Jacques Goldman. Qui ignore encore qu’Élodie est la plus grande fan du chanteur ? Ils se laissent prendre au jeu et complètent leur première danse, sans fou rire ni reproches. « Zeer moï! s’exclame Eugenia. Oui, j’ai fait mon intégration à la Belgique », chante-t-elle avec l’accent latino… « On me demande souvent si on peut déceler la personnalité des gens en les regardant danser. Je pense surtout que c’est la manière d’apprendre qui est révélatrice. L’apprentissage est un moment où on est enfant, on est nu face au savoir. Ici, ce qu’on voit chez vous, c’est que vous êtes interdépendants. » Sourires complices. Des rôles établis, qui ont l’air de fonctionner. Alors, quel intérêt de changer ? Élodie fait semblant de s’inquiéter : « Tu crois qu’on va rester ensemble, alors ? »

Loin des clichés, le tango tel qu’Eugenia le transmet est au couple ce que la vie quotidienne, à deux ou à sept, est aux photos de mariage sur papier glacé. Plus doux, plus vrai. Une danse à deux qui ne peut fonctionner qu’à la confiance, au respect et aux compromis.

  • Pour apprendre le tango avec Eugenia: NOSOSTROS, 53 AVENUE DU BOIS DE LA CAMBRE, 1050 BRUXELLES. WWW.TANGOARGENTINO.BE.

Retrouvez cet article en intégralité dans le GAEL de juin, disponible en librairie!

GAEL en juin

Lisez aussi: