Avant d’être proposées sur le marché, les collections de prêt-à-porter passent un examen redoutable où plus d’une « tête » va tomber. Chaque pièce devra correspondre aux critères de prix et de portabilité. Toute l’équipe d’Edouard Vermeulen s’affaire, l’épreuve de la mode en vrai peut commencer. PAR MARIE HONNAY. PHOTOS: LIESBET PEREMANS.

Prêt-à-vivre

11 juillet 2019. Dans 3 semaines, Gloria Barudy-Vasquez, bras droit d’Edouard Vermeulen et directrice commerciale de Natan, quittera pour quelques jours le QG de la marque avec la collection printemps-été 2020, qu’elle présentera aux boutiques multimarques distributrices de Natan. Surtout connue pour sa ligne couture, Natan lance chaque année deux collections de prêt-à-porter: des pièces conçues à Bruxelles, produites en Europe et vendues à des prix accessibles. Mais pour l’heure, aucun des 90 modèles qui seront proposés n’est finalisé. Entre le début du processus de création et le démarrage des ventes, Edouard Vermeulen, Gloria et l’équipe de stylistes, patronniers et gestionnaires de collections réaliseront une dizaine d’essayages comme celui-ci. Monsieur (comme l’appellent tous les collaborateurs de la maison) termine un sandwich et un jus vert détox. Ce jour-là, son lunch aura duré six minutes chrono.

« Contrairement aux mannequins choisis pour les campagnes et les défilés, Jacqueline a largement dépassé la vingtaine. »

Ses collaborateurs arrivent les uns après les autres. Certains munis de classeurs remplis d’échantillons de tissu ou de fiches techniques. D’autres croulant sous des dizaines de vêtements « en chantier ». Le « fitting » (l’essayage) a lieu dans les salons Natan, avenue Louise. On attend encore Jacqueline, une jolie femme à la silhouette élancée, le mannequin cabine du jour. « Elle fait une taille 38 », précise Gloria. Ce détail n’est pas sans importance. Contrairement aux mannequins choisis pour les campagnes et les défilés (sous la barre des 20 ans et affichant un 34 ou un 36 maximum), Jacqueline a largement dépassé la vingtaine. « Nous collaborons avec Jacqueline depuis cinq ou six ans. Pour les essayages, mais aussi pour présenter la collection aux acheteurs dans le showroom. Hormis sa patience d’ange, elle fait un 38 confection, précise Gloria. Lorsque les modélistes vont calculer la gradation des tailles en prévision de la production, les mesures calculées sur Jacqueline ne risquent pas de fausser la donne. Pour nous, c’est capital. »

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DU 36 AU 46

Chez Natan, les collaborateurs sont francophones pour certains, néerlandophones pour d’autres. Parfois complètement bilingues comme Monsieur, qui passe d’une langue à l’autre avec une facilité déconcertante. Entendre Nele, l’une des deux stylistes en charge du prêt-à-porter, s’exclamer devant une robe : « Echt tof. Je les monte jusqu’où, les fentes ? » n’étonne personne. Ces deux langues nationales qui cohabitent en parfaite harmonie : un joli exemple de belgitude qui s’invite là où on ne l’attendait pas. Sans compter qu’une troisième langue vient pimenter le jeu. Quand Gloria plante son regard affûté sur le bas d’une veste et demande : « Et pour le pocketing, vous avez prévu quoi ? », elle parle non pas d’une poche, mais du type de doublure qui l’habillera. Assise à la table, Dominique observe Monsieur, Gloria, les stylistes et les modélistes qui s’affairent. Elle, son travail, c’est de calculer. Son poste: gestionnaire de collection. Négocier le prix d’un tissu ou d’une boucle de ceinture, c’est son quotidien. Un détail? Pas du tout. C’est même l’un des enjeux majeurs de ce fitting: pouvoir calculer, sur base du prototype quasiment finalisé, la quantité exacte de tissu nécessaire, le prix des accessoires, le coût de production et de transport. Si une pièce, même su- blime, revient trop cher, elle est balayée. L’objectif : obtenir un ensemble équilibré composé de quelques pièces spectaculai- res et moins commerciales (nécessaires pour véhiculer une image de luxe) et des modèles flatteurs, mais surtout, et c’est là que ça se complique, potentiellement transposables de la taille 36 au 46.

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LA TRIBU NATAN

Baskets à semelles XL, piercings d’oreille et chemise oversize dans le plus pur style « Académie d’Anvers », le look de Nele et de Michael, les deux stylistes, contraste avec celui des modélistes. Pauline et Helena affichent une allure plutôt classique, en phase avec leur blondeur et leur jolie bouche peinte en rouge. Leur rôle : décrypter les croquis de Nele et Michael et les traduire en un premier prototype qui sera ensuite adapté une, deux, trois… fois, jusqu’à être validé et prêt à être montré en showroom. Mètre-ruban autour du cou et fiches techniques en main, Pauline et Helena semblent trouver des solutions pour tout ou presque. Souvent « miracles », à en juger par les dizaines d’ajustements nécessaires sur chaque modèle. En marge de leur travail sur les proto- types, elles sont aussi chargées de calculer le coût du tissu pour chaque pièce. Et vu l’urgence, il est probable que la semaine soit très longue.

« Dans la tribu Natan comme dans toutes les tribus, différents profils et personnalités se croisent et se complètent. »

On évoque la possibilité d’heures sup ce samedi. Gloria prend Helena par l’épaule et lui glisse : « Contre un petit massage ? » Lorsqu’Edouard Vermeulen parle de la « famille Natan », il est évident que cette connivence n’est pas qu’une façade. Dans la tribu Natan comme dans toutes les tribus, différents profils et personnalités se croisent et se complètent. Tout à coup, c’est Gloria elle- même qui disparaît en cabine. Elle veut voir le rendu d’une robe sur un corps différent de celui de Jacqueline. Une heure plus tard, c’est Roxane, en charge de la vente de la collection grande taille, qui passe un top pour juger de son effet sur une taille 42. Gloria nous explique que cette ligne + va bientôt rejoindre la collection prêt-à-porter de Natan. Retour au fitting, où les modèles tombent les uns après les autres: soit à cause de leur coût de revient trop élevé, soit parce qu’ils sont jugés peu confortables, difficilement portables ou peu élégants sur une cliente qui dépasse le 38.

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Le fitting se termine par l’essayage d’une robe jaune en V, une pièce clé du vestiaire Natan. Edouard Vermeulen hésite. Cette robe, il a envie de la rajeunir. En rendant le décolleté plus profond, peut-être. « Théoriquement, on habille les femmes de 17 à 77 ans, mais aujourd’hui, ces chiffres ne veulent plus rien dire. Nos clientes de 70 ans veulent des robes que portaient, jusqu’il y a peu, des femmes dans la cinquantaine. Leurs envies changent au fil des évolutions générationnelles. À nous de nous adapter. »

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