Après une maladie grave, le célèbre psychiatre français a ressenti un immense besoin de lien fraternel. Il vient de publier Consolations, un touchant plaidoyer sur les vertus de la compassion. Par Paloma de Boismorel. Photo (c) Nieszawer.

Votre sujet préféré ?

Avec mes vieux copains, c’est souvent le sport. Avec mes filles, qui sont très militantes, c’est la condition des femmes. Avec un de mes meilleurs amis, qui est très chrétien, c’est la foi. Le sujet de conversation préféré, c’est celui qui fait que je sens qu’on a un plaisir mutuel à échanger et que j’apprends des choses grâce à l’autre. Même si j’ai passé ma vie à faire des livres, je préfère écouter plutôt que parler.

Un argument qui vous énerve ?

Toutes les accusations imprécises. Je pense qu’on a le droit d’être critique, mais plus on l’est, plus il faut être précis. Le cerveau humain aime le conflit et les vacheries, mais il faut les réguler.

Votre obsession du moment ?

La consolation, puisque mes amis et mes voisins, qui savent que je viens de publier ce livre, viennent me raconter leurs histoires de consolation. Pour moi, le déclic, ça a été ma maladie, un cancer qui m’a fait basculer du côté des patients. J’ai compris dans ma chair que je n’avais pas seulement besoin d’être soigné, mais d’être consolé. Quand les soignants et mes proches étaient gentils et prenaient soin de moi, ça me faisait du bien de façon psychologique et biologique. Il y a eu aussi les attentats du Bataclan et cette maman qui m’a écrit à propos de la mort de sa fille, me demandant si elle pourrait un jour être consolée. Je n’ai sans doute jamais été très bon avec la consolation, je n’aimais pas que l’on me console, j’étais mal à l’aise pour consoler.

“Les gens ont une vision un peu condescendante de la psychologie positive.”

Une discussion qui vous ennuie ?

Quand les gens parlent d’eux en boucle. Il y a des façons de parler de soi qui sont sincères, qui sont touchantes. Et puis il y a le discours égotiste où on sent que dans une heure, ils vont rencontrer quelqu’un d’autre, reparler d’eux de la même façon et qu’au fond, ils ne cherchent pas vraiment de réponses. Je suis psychiatre, la condition humaine m’intéresse, mais le discours nombriliste, au bout d’un moment, ça m’emmerde.

Une théorie personnelle qui vous tient à cœur ?

Une conviction que je défends souvent, c’est la nécessité du bonheur. Ça me paraît très important parce qu’il n’y a pas assez de gens qui ont compris que le bonheur n’est pas un luxe, mais une nécessité. Je cite souvent cette phrase de Paul Claudel : « Le bonheur n’est pas le but, mais le moyen de la vie. » Les gens ont une vision un peu condescendante de la psychologie positive. Pour avoir vu ce qu’était la vie de patients qui n’avaient plus accès au bon- heur, je sais que si plus rien ne nous rend heureux, la vie devient impossible.

La dernière fois que vous avez changé d’avis ?

Il y a quelques mois, je descends dans la chambre de notre dernière fille et sur sa table de nuit, je vois un bouquin, En finir avec la pénétration. Je suis pour le féminisme, mais là, quand même, je me demande jusqu’où on va aller dans les conneries. Mais comme je ne veux pas me faire incendier par ma fille, je lui demande ce que c’est. « Tiens, me répond-elle, lis-le, ça te fera du bien. » En fait, le gars explique assez finement que l’obligation de pénétration lors des rapports sexuels, ça a toujours été une contrainte problématique. Pour les nanas mais aussi pour les mecs, qui se mettent la pression. À la fin du bouquin, je me suis dit que ça faisait bouger les lignes et que ça allait peut-être mettre de l’oxygène dans les rapports hommes-femmes.