Friedel (35 ans) et Justine (30 ans) étaient avec leur soeur Ann-Laure et leur maman en city-trip à New York lorsqu’un terroriste les a fauchées sur la piste cyclable. Ann-Laure n’y a pas survécu. Par Evelien Roels. Photo: Rebecca Fertinel.

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Friedel « C’était un projet qu’on avait depuis longtemps : un city trip à New York entre filles, la maman et ses trois filles. En 2017, on y est enfin arrivées. On avait hésité à attendre le printemps suivant, surtout parce qu’Ann-Laure (31 ans à l’époque, NDLR) avait accouché depuis peu. Mais tout le monde dit que Central Park est si beau en fin d’année… Donc on s’est décidées pour les vacances d’automne. Il faisait superbe ce jour-là. On faisait une balade à vélo autour de Manhattan. Initialement, on voulait faire une boucle, mais le loueur de vélos nous avait dit que le chemin de retour était un peu dangereux et nous avait conseillé de revenir par le même chemin qu’à l’aller. On a hésité, parce qu’on avait aussi envie de voir l’autre partie, mais on a choisi la sécurité. Une demi-heure plus tard, ce pick-up se retrouvait sur la piste cyclable. »

“Les premières secondes, j’espérais encore : les secours sont en chemin, ils vont la sauver.”

Justine « Il a touché ma pédale et je suis tombée. J’ai entendu les gens crier. Puis j’ai vu Ann-Laure. Les premières secondes, j’espérais encore : les secours sont en chemin, ils vont la sauver. Je m’accrochais à ça, mais au fond de moi, je le savais déjà : ce n’était pas bon du tout… Revenir à la maison a été terrible. Maman surtout ne voulait pas laisser Ann-Laure là-bas, mais le consulat nous conseillait de rentrer quand même. Cela pouvait prendre un certain temps avant que son corps ne puisse être rapatrié, et ce serait trop lourd émotionnellement, disaient-ils. »

Friedel « Les mois qui ont suivi, on a lutté pour rester debout. On se battait, on trouvait du soutien l’une chez l’autre. Ça a été notre chance : nous sommes très proches. Aujourd’hui, j’observe ce même lien entre mes enfants et ceux d’Ann-Laure. Ils sont bien plus que des cousins. »

Justine « En octobre, cela fera cinq ans. “Tu y penses encore tous les jours ?”, m’a demandé quelqu’un récemment. Cette question m’a presque étonnée. C’est un peu comme si on demandait à une mère si elle pense à son enfant tous les jours. Nous portons ce traumatisme avec nous, c’est devenu une partie de nous. »

“Nous ne serons plus jamais les personnes que nous étions avant cet attentat, mais un procès nous aiderait à nous reconstruire.”

Friedel « Les premières années après l’attentat, j’avais souvent des moments de panique. Par exemple quand les enfants avaient de la fièvre ou avalaient quelque chose de travers. Aujourd’hui encore, je suis plus vite anxieuse qu’auparavant. Je sais que c’est du stress post-traumatique. Je ne pars plus du principe que tout ira bien. »

Justine « En plus, le procès n’a toujours pas eu lieu. On a déjà reçu cinq fois une date, et à chaque fois elle a été reportée. Et maintenant, on a appris par la cour américaine qu’une proposition d’accord était sur la table. C’est une sorte de règlement à l’amiable : l’auteur plaide coupable et sa peine de mort est automatiquement transformée en prison à vie. Sans procès. Mais ce n’est pas ce que nous voulons : nous, on souhaite au contraire qu’il y ait un procès. »

Friedel « Non pas pour demander la peine de mort, ce n’est pas nécessaire pour nous. Mais nous avons encore tellement de questions. Par où est-il rentré sur la piste cyclable ? J’ai vu, quelques minutes avant l’attentat, quelqu’un dépasser un poteau. Était-ce lui ? Ce serait extrêmement douloureux d’entendre les témoignages, d’écouter cet homme raconter ce qu’il a fait, mais en même temps, cela pourrait nous apporter des réponses. Nous ne serons plus jamais les personnes que nous étions avant cet attentat, mais un procès nous aiderait à nous reconstruire. Espérons que la justice américaine finisse quand même par l’entendre de cette oreille. »

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